ŒDIPE, encore dans le vague. – Oui, ma petite mère chérie…
JOCASTE, l’imitant. – Oui, ma petite mère chérie… Quel enfant! Voilà qu’il me prend pour sa mère.
ŒDIPE, réveillé. Oh! pardon, Jocaste, mon amour, je suis absurde. Tu vois, je dors à moitié, je mélange tout. J’étais à mille lieues, auprès de ma mère qui trouve toujours que j’ai trop froid ou trop chaud. Tu n’es pas fâchée?
JOCASTE. – Qu’il est bête! Laisse-toi faire et dors. Toujours il s’excuse, il demande pardon. Quel jeune homme poli, ma parole! Il a dû être choyé par une maman très bonne, trop bonne, et on la quitte, voilà. Mais je n’ai pas à m’en plaindre et je l’aime de tout mon cœur d’amoureuse la maman qui t’a dorloté, qui t’a gardé, qui t’a élevé pour moi, pour nous.
ŒDIPE. – Tu es bonne.
JOCASTE. – Parlons-en. Tes sandales. Lève ta jambe gauche. (Elle le déchausse.) Et ta jambe droite. (Même jeu. Soudain, elle pousse un cri terrible.)
ŒDIPE. – Tu t’es fait mal?
JOCASTE. – Non… non…
Elle recule, regarde les pieds d’Œdipe, comme une folle.
ŒDIPE. – Ah! mes cicatrices… Je ne les croyais pas si laides. Ma pauvre chérie, tu as eu peur?
JOCASTE. – Ces trous… d’où viennent-ils?… Ils ne peuvent témoigner que de blessures si graves.
ŒDIPE. – Blessures de chasse, paraît-il. J’étais dans les bois; ma nourrice me portait. Soudain un sanglier débouche d’un massif et la charge. Elle a perdu la tête, m’a lâché. Je suis tombé, et un bûcheron a tué l’animal pendant qu’il me labourait à coups de boutoirs… C’est vrai! Mais elle est pâle comme une morte? Mon chéri! mon chéri! J’aurais dû te prévenir. J’ai tellement l’habitude, moi, de ces trous affreux. Je ne te savais pas si sensible…
JOCASTE. – Ce n’est rien…
ŒDIPE. – La fatigue, la somnolence nous mettent dans cet état de vague terreur… tu sortais d’un mauvais rêve…
JOCASTE. – Non… Œdipe; non. En réalité ces cicatrices me rappellent quelque chose que j’essaie toujours d’oublier.
ŒDIPE. – Je n’ai pas de chance.
JOCASTE. – Tu ne pouvais pas savoir. Il s’agit d’une femme, ma sœur de lait, ma lingère. Au même âge que moi, à dix-huit ans, elle était enceinte. Elle vénérait son mari malgré la grande différence d’âges et voulait un fils. Mais les oracles prédirent à l’enfant un avenir tellement atroce, qu’après avoir accouché d’un fils, elle n’eut pas le courage de le laisser vivre.
ŒDIPE. – Hein?
JOCASTE. – Attends… Imagine la force qu’il faut à une malheureuse pour supprimer la vie de sa vie… le fils de son ventre, son idéal sur la terre, l’amour de ses amours.
ŒDIPE. – Et que fit cette… dame?
JOCASTE. – La mort au cœur, elle troua les pieds du nourrisson, les lia, le porta en cachette sur une montagne, l’abandonnant aux louves et aux ours.
Elle se cache la figure.
ŒDIPE. – Et le mari?
JOCASTE. – Tous crurent que l’enfant était mort de mort naturelle et que la mère l’avait enterré de ses propres mains.