L’énallage consiste à utiliser une forme grammaticale différente de celle qui aurait été attendue dans un contexte donné. Il peut porter sur un temps verbal (par exemple, le présent de l’indicatif à la place du passé simple de l’indicatif), sur une personne (par exemple, tu à la place de vous) ou sur un pronom ou un nom (par exemple, lorsque quelqu’un parle de lui-même à la troisième personne).
- «Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,
On lui lia les pieds, on vous le suspendit;
Puis cet Homme et son Fils le portent comme un lustre;
Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre.»
(La Fontaine, Fables, «Le Meunier, son Fils et l’Âne»)
Dans cette fable, Jean de La Fontaine choisit d’utiliser un récit aux temps du passé, ce qui est notamment visible par l’utilisation des passés simples «lia» et «suspendit». Au vers suivant, il utilise un présent dit de narration car il s’inscrit dans un contexte au passé. Ce procédé permet de rendre le récit plus vivant et plus dynamique, comme si les personnages étaient en train de réaliser l’action (ici, le Meunier et son Fils en train de porter leur Âne). La Fontaine donne ainsi plus de vivacité à son histoire, en permettant à ses lecteurs de mieux se représenter cette scène comique.
- «Phèdre.
Ah, cruel! tu m’as trop entendue!
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
Eh bien! connais donc Phèdre et toute sa fureur»
(Racine, Phèdre, II, 5)
Phèdre est mariée à Thésée, qui a eu un fils, Hippolyte, d’un premier mariage. On annonce à Phèdre la mort de son mari. Dans cet extrait, Phèdre vient de révéler à Hippolyte qu’elle l’aime, mais ce dernier est choqué par cette révélation. Phèdre, consciente de l’atrocité de cet amour incestueux, ne maîtrise plus ses sentiments. L’énallage qu’elle utilise en parlant d’elle-même à la troisième personne peut montrer qu’elle ne cautionne pas forcément son choix, et sa culpabilité l’invite à se considérer comme une étrangère à sa propre volonté.
- «Silvia. – Vous travaillez à me fâcher, Lisette.
Lisette. – Ce n’est pas mon dessein; mais dans le fond voyons, quel mal ai-je fait de dire à Monsieur Orgon que vous étiez bien aise d’être mariée?
Silvia. – Premièrement, c’est que tu n’as pas dit vrai, je ne m’ennuie pas d’être fille.»
(Marivaux, Le Jeu de l’amour et du hasard, I, 1)
Il s’agit de la scène d’exposition de la pièce. Lisette, la servante de Silvia, a fait des révélations à Monsieur Orgon, le père de cette dernière, sur la volonté de se marier de sa maitresse. Elle est contrariée et fâchée que Lisette lui ait parlé sans son accord. Alors qu’elle vouvoie sa servante au début de la scène, elle passe subitement au tutoiement qui peut traduire son agacement vis-à-vis de Lisette.