Énallage

Définition:

Nom féminin.

L’énallage consiste à utiliser une forme grammaticale différente de celle qui aurait été attendue dans un contexte donné. Elle peut porter sur un temps verbal (par exemple, le présent de l’indicatif à la place du passé simple de l’indicatif), sur une personne (par exemple, tu à la place de vous) ou sur un pronom ou un nom (par exemple, lorsque quelqu’un parle de lui-même à la troisième personne).

Exemple 1:

      • «On lui lia les pieds, on vous le suspendit;
        Puis cet Homme et son Fils le portent comme un lustre;
        Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre.»

        (La Fontaine, Fables, «Le Meunier, son Fils et l’Âne»)

Analyse:

Dans cette fable, Jean de La Fontaine bascule subitement d’un récit au passé («lia», «suspendit») à un verbe au présent de l’indicatif («portent»). C’est ce qu’on appelle un présent de narration. Ce changement inattendu de temps verbal permet plusieurs effets.

Tout d’abord, il crée un effet de zoom cinématographique. Le présent brise la distance du passé simple. Il donne l’impression que l’action se déroule en direct sous les yeux du lecteur.

Ensuite, il renforce le comique de situation. En rendant la scène immédiate, La Fontaine accentue le ridicule de la situation: le lecteur voit «en temps réel» les deux personnages s’épuiser absurdement à porter l’âne comme un lustre.

Enfin, il dynamise le rythme du récit. L’énallage crée une accélération du tempo de l’histoire, captivant ainsi l’attention du lecteur de la fable.

Exemple 2:

      • «Phèdre.
        Ah, cruel! tu m’as trop entendue!
        Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
        Eh bien! connais donc Phèdre et toute sa fureur»
        (Racine, Phèdre, II, 5)

Analyse:

Phèdre est mariée à Thésée, qui a eu un fils, Hippolyte, d’un premier mariage. On annonce à Phèdre la mort de son mari. Dans cet extrait, Phèdre vient de révéler à Hippolyte qu’elle l’aime, mais ce dernier est choqué par cette révélation. Phèdre, consciente de l’atrocité de cet amour incestueux, ne maîtrise plus ses sentiments. Dans cette scène de tragédie, Phèdre s’adresse à Hippolyte et bascule soudainement de la première personne («tu m’as trop entendue», «je t’en ai dit assez») à la troisième personne pour parler d’elle-même («connais donc Phèdre»). Ce détachement grammatical traduit le bouleversement psychologique du personnage.

D’une part, il dévoile le dédoublement et la culpabilité. En disant «Phèdre» au lieu de «moi», l’héroïne se regarde de l’extérieur. C’est le signe d’une fracture interne: coupable d’un amour incestueux, elle ne se reconnaît plus elle-même et rejette la faute sur une fatalité qui la dépasse.

D’autre part, il met l’accent sur une déclaration théâtrale et solennelle. Prononcer son propre nom permet à Phèdre de donner une dimension mythique à son aveu. Elle assume enfin son identité tragique et la «fureur» (la passion destructrice) qui la dévore.

Enfin, il insiste sur la perte de contrôle de soi. L’énallage montre la rupture du langage face à une émotion trop violente. Phèdre est tellement submergée par la honte et la passion qu’elle perd l’usage naturel du «je».

Exemple 3:

      • «Silvia. – Vous travaillez à me fâcher, Lisette.
        Lisette. – Ce n’est pas mon dessein; mais dans le fond voyons, quel mal ai-je fait de dire à Monsieur Orgon que vous étiez bien aise d’être mariée?
        Silvia. – Premièrement, c’est que tu n’as pas dit vrai, je ne m’ennuie pas d’être fille.»
        (Marivaux, Le Jeu de l’amour et du hasard, I, 1)

Analyse:

Dans cette scène d’exposition, Silvia commence par vouvoyer sa servante Lisette («Vous travaillez à me fâcher») avant de passer brutalement au tutoiement deux répliques plus tard («c’est que tu n’as pas dit vrai»). Ce glissement de pronom est un indice précieux sur les relations de pouvoir et les sentiments des personnages.

Dans un premier temps, il met en évidence la manifestation immédiate de la colère. Le passage du «vous» au «tu» agit comme un signal d’alarme. Le tutoiement perd ici sa valeur d’intimité pour devenir une marque de supériorité hiérarchique et d’agacement. Silvia remet la servante «à sa place».

Dans un deuxième temps, il permet la rupture des conventions sociales. À l’époque de Marivaux, le vouvoiement réciproque entre une maîtresse et sa suivante complice était une marque de politesse et de proximité. Briser cette règle montre que Lisette a franchi une ligne rouge en se mêlant des affaires de Silvia.

Dans un dernier temps, il constitue un indice pour le jeu des comédiens. Pour les acteurs, cette énallage dicte immédiatement un changement de ton et de posture sur scène. Le ton de Silvia devient plus cassant et direct.