Le registre pathétique

Étymologie:

Le mot «pathétique» vient du latin tardif patheticus (lui-même emprunté au grec pathêtikos, dérivé de pathos) qui signifie «propre à émouvoir». (source: Trésor de la Langue française informatisé)

Définition:

Le registre pathétique vise à susciter la pitié du lecteur (ou du spectateur) sur le sort réservé aux personnages.

Caractéristiques d’écriture:

  • Le champ lexical de la souffrance, des larmes et du deuil: présence obsédante de termes liés à la douleur physique ou morale, aux pleurs, à la misère, à la fatalité et à l’agonie.
  • L’insistance sur les manifestations physiques de l’émotion: descriptions précises des corps brisés, des visages pâles, des voix altérées, des tressaillements ou des larmes versées par les personnages.
  • Les figures de l’amplification (hyperboles et gradations): procédés visant à dramatiser la situation, à insister sur le dénuement de la victime ou sur la violence du sort qui s’acharne sur elle.
  • Une ponctuation expressive et des exclamations: usage récurrent de phrases exclamatives, d’interjections de douleur («Hélas!», «Ah!») et de structures hachées qui traduisent le déchirement ou l’impuissance.
  • Le contraste dramatique entre l’innocence et la cruauté: confrontation récurrente entre une victime pure, soumise ou digne (un enfant, un vieillard, une jeune fille) et une situation d’injustice révoltante ou de persécution.

    Genres privilégiés:

    • La tragédie;
    • La tragi-comédie;
    • Le roman;
    • Le drame romantique.

    Exemples:

    • Balzac, Le Père Goriot

    Le père Goriot est un ancien vermicellier retraité qui a donné toute sa fortune pour que ses filles soient heureuses. Il vit désormais dans une petite chambre miséreuse, et ses filles ne viennent jamais le voir.

    Il devint progressivement maigre; ses mollets tombèrent; sa figure, bouffie par le contentement d’un bonheur bourgeois, se rida démesurément; son front se plissa, sa mâchoire se dessina. Durant la quatrième année de son établissement rue Neuve-Sainte-Geneviève, il ne se ressemblait plus. Le bon vermicellier de soixante-deux ans qui ne paraissait pas en avoir quarante, le bourgeois gros et gras, frais de bêtise, dont la tenue égrillarde réjouissait les passants, qui avait quelque chose de jeune dans le sourire, semblait être un septuagénaire hébété, vacillant, blafard. Ses yeux bleus si vivaces prirent des teintes ternes et gris de fer, ils avaient pâli, ne larmoyaient plus, et leur bordure rouge semblait pleurer du sang. Aux uns, il faisait horreur; aux autres, il faisait pitié. De jeunes étudiants en médecine, ayant remarqué l’abaissement de sa lèvre inférieure et mesuré le sommet de son angle facial, le déclarèrent atteint de crétinisme, après l’avoir longtemps houspillé sans en rien tirer. Un soir, après le dîner, madame Vauquer lui ayant dit en manière de raillerie: «Eh bien, elles ne viennent donc plus vous voir, vos filles?» en mettant en doute sa paternité, le père Goriot tressaillit comme si son hôtesse l’eût piqué avec un fer.

    — Elles viennent quelquefois, répondit-il d’une voix émue.

    — Ah! ah! vous les voyez encore quelquefois? s’écrièrent les étudiants. Bravo, père Goriot!

    Mais le vieillard n’entendit pas les plaisanteries que sa réponse lui attirait: il était retombé dans un état méditatif que ceux qui l’observaient superficiellement prenaient pour un engourdissement sénile dû à son défaut d’intelligence.

    • En quoi cet extrait relève-t-il du registre pathétique?

      Dans cet extrait, Balzac déploie le registre pathétique en peignant le martyre physique et l’humiliation sociale d’un père brisé par le sacrifice absolu qu’il a fait pour ses filles:

      • L’insistance sur la déchéance physique: le pathétique naît d’abord du portrait clinique et hyperbolique que Balzac dresse du vieillard. Le romancier utilise un parallélisme cruel entre le passé glorieux du bourgeois et son présent misérable («Le bourgeois gros et gras […] semblait être un septuagénaire hébété, vacillant, blafard»). La métaphore terrifiante de ses yeux dont «la bordure rouge semblait pleurer du sang» matérialise visuellement la douleur intérieure du personnage.

      • Le contraste entre la vulnérabilité et la cruauté de l’entourage: la pitié du lecteur est redoublée par l’injustice de la scène. Face au silence douloureux de Goriot, Balzac met en scène la cruauté collective des étudiants et de la logeuse à travers le lexique de l’agression psychologique («raillerie», «piqué avec un fer», «houspillé», «plaisanteries»). Le décalage entre la détresse du vieillard et l’insouciance féroce de son entourage renforce l’effet déchirant de la scène.

      • La syntaxe de la soumission douloureuse: la réaction de Goriot s’exprime par une retenue qui bouleverse le lecteur. La proposition incise «répondit-il d’une voix émue» ainsi que sa métaphore de la blessure physique («tressaillit comme si son hôtesse l’eût piqué avec un fer») montrent que le vieillard encaisse les coups sans révolte, s’enfermant dans un «état méditatif» qui souligne sa solitude absolue.

    • Racine, Iphigénie, «Acte IV, scène 4»

    Les Grecs, qui partent pour faire la guerre aux Troyens, sont contrariés sur la mer par des vents contraires qui les empêchent d’arriver à destination. Agamemnon, le roi de Mycènes, consulte Calchas, l’oracle, qui lui annonce que pour calmer les Dieux, il doit sacrifier sa fille, Iphigénie. Malgré lui, il l’informe qu’il souhaite qu’elle épouse Achille afin de l’attirer pour la sacrifier. Dans cette scène, Agamemnon se rend compte que son plan est connu de sa femme, Clytemnestre, et de sa fille.

    CLYTEMNESTRE
    Venez, venez, ma fille, on n’attend plus que vous,
    Venez remercier un père qui vous aime,
    Et qui veut à l’autel vous conduire lui-même.

    AGAMEMNON
    Que vois-je? Quel discours? Ma fille, vous pleurez,
    Et baissez devant moi vos veux mal assurés.
    Quel trouble! Mais tout pleure, et la fille, et la mère.
    Ah! malheureux Arcas, tu m’as trahi.

    IPHIGENIE
                                                                          Mon père,
    Cessez de vous troubler, vous n’êtes point trahi.
    Quand vous commanderez, vous serez obéi.
    Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre
    Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre.
    D’un œil aussi content, d’un cœur aussi soumis,
    Que j’acceptais l’époux que vous m’aviez promis,
    Je saurai, s’il le faut, victime obéissante,
    Tendre au fer de Calchas une tête innocente,
    Et respectant le coup par vous-même ordonné,
    Vous rendre tout le sang que vous m’avez donné.
    Si pourtant ce respect, si cette obéissance,
    Paraît digne à vos yeux d’une autre récompense,
    Si d’une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,
    J’ose vous dire ici qu’en l’état où je suis
    Peut-être assez d’honneurs environnaient ma vie
    Pour ne pas souhaiter qu’elle me fût ravie,
    Ni qu’en me l’arrachant un sévère destin
    Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
    Fille d’Agamemnon, c’est moi qui la première,
    Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père.
    C’est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux,
    Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux,
    Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses,
    Vous n’avez point du sang dédaigné les faiblesses.
    Hélas! avec plaisir je me faisais conter
    Tous les noms des pays que vous allez dompter ;
    Et déjà d’Ilion présageant la conquête,
    D’un triomphe si beau je préparais la fête.
    Je ne m’attendais pas que pour le commencer,
    Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
    Non que la peur du coup, dont je suis menacée,
    Me fasse rappeler votre bonté passée.
    Ne craignez rien. Mon cœur, de votre honneur jaloux,
    Ne fera point rougir un père tel que vous,
    Et si je n’avais eu que ma vie à défendre,
    J’aurais su renfermer un souvenir si tendre.
    Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,
    Une mère, un amant attachaient leur bonheur.
    Un roi digne de vous a cru voir la journée
    Qui devait éclairer notre illustre hyménée.
    Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis,
    Il s’estimait heureux, vous me l’aviez permis.
    Il sait votre dessein, jugez de ses alarmes.
    Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes.
    Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
    Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.

    AGAMEMNON
    Ma fille, il est trop vrai. J’ignore pour quel crime
    La colère des Dieux demande une victime,
    Mais ils vous ont nommée. Un oracle cruel
    Veut qu’ici votre sang coule sur un autel.
    Pour défendre vos jours de leurs lois meurtrières,
    Mon amour n’avait pas attendu vos prières.
    Je ne vous dirai point combien j’ai résisté.
    Croyez-en cet amour par vous-même attesté.

    • En quoi cet extrait relève-t-il du registre pathétique?

      Dans cette scène tragique, Racine utilise le registre pathétique pour émouvoir le spectateur face au destin d’une jeune fille innocente qui accepte de mourir de la main de son propre père:

      • Le motif des larmes et la mise en scène de la souffrance corporelle: le texte s’ouvre sur la constatation visuelle du chagrin par Agamemnon, qui utilise une structure d’amplification chorale: «Ma fille, vous pleurez […] Mais tout pleure, et la fille, et la mère». L’omniprésence du lexique des pleurs et de la détresse («en pleurs», «en l’état où je suis», «tristes sort», «alarmes») installe immédiatement une atmosphère de deuil.

      • L’antithèse tragique entre l’innocence et le supplice: tout le ressort pathétique de la tirade d’Iphigénie repose sur le violent contraste entre sa pureté et la violence de sa fin. Elle oppose la douceur de sa jeunesse à la brutalité de sa mort prochaine à travers des expressions antithétiques marquantes: elle est une «victime obéissante» qui tend une «tête innocente» au «fer de Calchas», et s’étonne que son père verse «son sang» pour commencer une guerre.

      • L’évocation nostalgique du bonheur perdu: pour susciter la pitié, Iphigénie rappelle à son père les souvenirs de leur complicité passée en utilisant l’anaphore «C’est moi qui…» et l’interjection «Hélas!». En évoquant le temps où elle était «le plaisir de ses yeux» et où elle préparait la fête de son mariage, elle souligne la cruauté du destin qui lui arrache la vie «si près de sa naissance». Sa dignité et sa soumission absolue face à cette injustice suprême achèvent de bouleverser le spectateur.