Le registre épidictique

Étymologie:

Le mot «épidictique» vient du latin classique epidicticus qui lui-même est emprunté au grec epidiktikos qui signifie «qui sert à montrer». (source: Trésor de la Langue française informatisé)

Définition:

Le registre épidictique consiste à développer une argumentation pour faire l’éloge de quelqu’un ou de quelque chose en mettant en valeur ses qualités, ou au contraire pour en faire le blâme en dénonçant ses défauts.

Caractéristiques d’écriture:

  • L’anachronisme volontaire: insertion d’objets, de concepts ou de langages modernes dans un contexte historique ou mythologique ancien.
  • Les lexiques évaluatifs (mélioratif ou péjoratif): emploi massif de termes porteurs de valeurs (vertus, grandeur, noblesse pour l’éloge; bassesse, ridicule, criminalité pour le blâme).
  • Les figures de l’amplification et de l’insistance: utilisation d’hyperboles, d’énumérations, de superlatifs («le plus grand», «incomparable») et de gradations pour sacraliser ou détruire la cible.
  • Les structures de la comparaison et de l’opposition: emploi d’antithèses, de métaphores, de parallélismes ou de superlatifs pour situer la personne au-dessus (éloge) ou au-dessous (blâme) du reste de l’humanité.
  • La posture de l’orateur et l’apostrophe (implication de l’auditoire): utilisation d’impératifs, de questions rhétoriques et d’interpellations du public («Messieurs», «vous le savez») pour prendre les témoins à partie et créer un consensus.
  • Les tournures sentencieuses et le présent de vérité générale: formules frappantes, maximes et vérités présentées comme absolues pour graver le jugement moral dans l’esprit du lecteur.

    Genres privilégiés:

    • La fable;
    • L’oraison funèbre;
    • Le discours;
    • La poésie;
    • Le pamphlet.

    Exemples:

    • Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre

    Mais cette princesse, née sur le trône, avait l’esprit et le cœur plus haut que sa naissance. Les malheurs de sa maison n’ont pu l’accabler dans sa première jeunesse, et dès lors on voyait en elle une grandeur qui ne devait rien à la fortune. Nous disions avec joie que le ciel l’avait arrachée, comme par miracle, des mains des ennemis du roi son père pour la donner à la France: don précieux, inestimable présent, si seulement la possession en avait été plus durable! Mais pourquoi ce souvenir vient-il m’interrompre? Hélas! nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la princesse sans que la mort s’y mêle aussitôt pour tout offusquer de son ombre.

    Ô mort, éloigne-toi de notre pensée, et laisse-nous tromper pour un peu de temps la violence de notre douleur par le souvenir de notre joie! Souvenez-vous donc, Messieurs, de l’admiration que la princesse d’Angleterre donnait à toute la cour. Votre mémoire vous la peindra mieux avec tous ses traits et son incomparable douceur que ne pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle croissait au milieu des bénédictions de tous les peuples, et les années ne cessaient de lui apporter de nouvelles grâces. Aussi la reine sa mère, dont elle a toujours été la consolation, ne l’aimait pas plus tendrement que faisait Anne d’Espagne. Anne, vous le savez, Messieurs, ne trouvait rien au-dessus de cette princesse. Après nous avoir donné une reine, seule capable par sa piété, et par ses autres vertus royales, de soutenir la réputation d’une tante si illustre, elle voulut, pour mettre dans sa famille ce que l’univers avait de plus grand, que Philippe de France, son second fils, épousât la princesse Henriette ; et quoique le roi d’Angleterre, dont le cœur égale la sagesse, sût que la princesse sa sœur, recherchée de tant de rois, pouvait honorer un trône, il lui vit remplir avec joie la seconde place de France, que la dignité d’un si grand royaume peut mettre en comparaison avec les premières du reste du monde.

      • En quoi cet extrait relève-t-il du registre épidictique?

        Dans cette oraison funèbre, Bossuet déploie toutes les ressources de la rhétorique sacrée pour célébrer la mémoire de la princesse à travers un éloge absolu:

        • L’accumulation du lexique mélioratif et de l’emphase: la princesse est parée de toutes les vertus morales et royales. Bossuet utilise des adjectifs hyperboliques et des superlatifs de grandeur («l’esprit et le cœur plus haut que sa naissance», «grandeur», «don précieux, inestimable présent», «incomparable douceur», «illustre»).

        • Le procédé de la comparaison superlative: pour sacraliser la défunte, l’orateur la place au-dessus du reste du monde. Il affirme qu’Anne d’Espagne voulut s’allier à elle «pour mettre dans sa famille ce que l’univers avait de plus grand», érigeant la princesse en modèle unique et indépassable.

        • L’implication directe de l’auditoire (la recherche du consensus): Bossuet prend la cour à témoin en utilisant des apostrophes et la deuxième personne du pluriel («Souvenez-vous donc, Messieurs», «Votre mémoire vous la peindra», «vous le savez»). Il s’appuie sur les souvenirs des auditeurs pour valider son éloge et transformer sa parole en une vérité collective incontestable.

    • Hugo, Napoléon le Petit

    Louis Bonaparte est un homme de moyenne taille, froid, pâle, lent, qui a l’air de n’être pas tout à fait réveillé. Il a publié, nous l’avons rappelé déjà, un Traité assez estimé par l’artillerie, et connaît à fond la manœuvre du canon. Il monte bien à cheval. Sa parole traîne avec un léger accent allemand.

    Si on le juge en dehors de ce qu’il appelle « ses actes nécessaires » ou « ses grands actes », c’est un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain. Les personnes invitées chez lui, l’été, à Saint-Cloud, reçoivent, en même temps que l’invitation, l’ordre d’apporter une toilette du matin et une toilette du soir. Il aime la gloriole, le pompon, l’aigrette, la broderie, les paillettes et les passequilles, les grands mots, les grands titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. En sa qualité de parent de la bataille d’Austerlitz, il s’habille en général.

    Peu lui importe d’être méprisé. Il se contente de la figure du respect.

    Cet homme ternirait le second plan de l’histoire, il souille le premier. L’Europe riait de l’autre continent en regardant Haïti quand elle a vu apparaître ce Soulouque blanc. Il y a maintenant en Europe, au fond de toutes les intelligences, même à l’étranger, une stupeur profonde, et comme le sentiment d’un affront personnel ; car le continent européen, qu’il le veuille ou non, est solidaire de la France, et ce qui abaisse la France humilie l’Europe.

    Avant le 2 décembre, les chefs de la droite disaient volontiers de Louis Bonaparte : C’est un idiot. Ils se trompaient. Certes, ce cerveau est trouble, ce cerveau a des lacunes, mais on peut y déchiffrer par endroits plusieurs pensées de suite et suffisamment enchaînées. C’est un livre où il y a des pages arrachées. Louis Bonaparte a une idée fixe, mais une idée fixe n’est pas de l’idiotisme. Il sait ce qu’il veut, et il y va. A travers la justice, à travers la loi, à travers la raison, à travers l’honnêteté, à travers l’humanité, soit, mais il y va.

      • En quoi cet extrait relève-t-il du registre épidictique?

        Dans ce pamphlet satirique, Victor Hugo utilise le registre épidictique sous sa forme la plus violente — le blâme — afin de détruire le prestige politique de Louis-Napoléon Bonaparte:

        • Le lexique péjoratif et la caricature: Hugo rabaisse le dirigeant en attaquant sa stature et sa psychologie. Il enchaîne les qualificatifs dévalorisants («vulgaire, puéril, théâtral et vain», «ce cerveau est trouble», «lacunes»), transformant le chef d’État en un personnage ridicule, obsédé par «toutes les verroteries du pouvoir».

        • L’antithèse et le sens de la formule choc: le blâme se cristallise dans des phrases brèves et assassines construites sur de violents contrastes. Hugo écrit notamment: «Cet homme ternirait le second plan de l’histoire, il souille le premier.» Le verbe «souiller» agit ici comme une flétrissure morale définitive.

        • La parodie d’éloge et l’ironie: Hugo feint d’abord d’accorder de légères qualités à sa cible («connaît à fond la manœuvre du canon», «monte bien à cheval») pour mieux souligner la minceur de ses mérites. Il feint ensuite de le défendre contre l’accusation d’idiotie pour en faire un criminel lucide et déterminé, qui avance «à travers la justice, à travers la loi […] à travers l’honnêteté» (une structure en anaphore qui transforme la prétendue qualité en un blâme impitoyable).