Zeugma

Définition:

Nom masculin.

Le zeugma consiste à lier à un même mot (généralement un verbe) deux compléments qui ne se rapportent pas à lui de la même manière, soit sur le plan de la grammaire, soit sur le plan du sens. Le cas le plus fréquent en littérature est le zeugma sémantique: le verbe est construit avec un premier complément au sens concret (matériel), et un second complément au sens abstrait (figuré).

Exemple:

      • «Devant toi, me voici, dit-il, me voici, un vieillard, mais de toi attendant le miracle. Me voici, faible et pauvre, blanc de barbe, et deux dents seulement, mais nul ne t’aimera et ne te connaîtra comme je t’aime et te connais, ne t’honorera d’un tel amour. Deux dents seulement, je te les offre avec mon amour, veux-tu de mon amour?»
        (Cohen, Belle du seigneur)

Analyse:

Dans cette tirade théâtrale et poignante, Albert Solal (déguisé en vieillard) utilise un zeugma sémantique d’une audace absolue en reliant le verbe «offre» à deux réalités que tout oppose:

  • Un complément concret (et trivial): «Deux dents seulement, je te les offre»

  • Un complément abstrait (et noble): «avec mon amour»

Sous la plume d’Albert Cohen, cette alliance asymétrique sous un unique verbe prend une dimension dramatique et philosophique majeure.

Tout d’abord, cela permet de pousser l’absolu du don jusqu’au grotesque. Solal est un personnage absolu, torturé par l’idée que les femmes n’aiment que la jeunesse et le prestige social. En offrant simultanément ses sentiments les plus purs («mon amour») et les restes de sa décomposition physique («deux dents seulement»), il pousse la logique du don de soi jusqu’à ses limites les plus outrées et inconfortables. C’est le triomphe de l’esthétique de Cohen, qui mêle constamment le sublime et le sordide.

Ensuite, le zeugma devient comme un piège et un test de vérité. Cette figure de style est une provocation lancée à Ariane. Solal met la syntaxe à l’épreuve pour tester les valeurs de la jeune femme: est-elle capable d’accepter l’amour spirituel si celui-ci est indissociable de la déchéance physique du corps? Le raccourci grammatical du zeugma force Ariane (et le lecteur) à affronter ce paradoxe de plein fouet.

Enfin, il met en scène un lyrisme théâtral et désespéré. La répétition lancinante («Deux dents seulement… me voici») combinée au zeugma donne au discours une tonalité de complainte sacrée, presque biblique. Solal joue le rôle du mendiant d’amour avec un panache désespéré. Le zeugma montre que, même dépouillé de sa superbe, l’homme amoureux prétend offrir une totalité.