Gradation

Définition:

Nom féminin.

La gradation est une énumération dont les différents éléments sont disposés dans un ordre d’intensité croissante (gradation ascendante) ou décroissante (gradation descendante).

Exemple 1:
  • «Mme de Cambremer me dit, dans cette première lettre, qu’elle avait vu Saint-Loup et avait encore plus apprécié que jamais ses qualités «uniques — rares — réelles», et qu’il devait revenir avec un de ses amis (précisément celui qui aimait la belle-fille), et que, si je voulais venir, avec ou sans eux, dîner à Féterne, elle en serait «ravie — heureuse — contente». (Proust, Sodome et Gomorrhe)
Analyse:

Dans cet extrait de Sodome et Gomorrhe, le personnage de Madame de Cambremer, une bourgeoise d’un âge avancé, veut se donner des airs d’aristocrate en respectant les codes de la bienséance, qui demandaient notamment de mettre en place la «règle des trois adjectifs» (règle sociale et littéraire qui est censée mettre en avant la richesse de vocabulaire et les qualités d’amabilité d’une personne envers ceux à qui elle parle). Marcel Proust met en scène la maladresse de Madame de Cambremer à travers deux gradations descendantes successives: la première porte sur les qualités de Saint-Loup («uniques — rares — réelles») et la seconde sur son propre enthousiasme à recevoir le narrateur («ravie — heureuse — contente»). En rangeant ses adjectifs dans un ordre d’intensité décroissante, le personnage rate complètement l’effet de politesse recherché.

D’une part, cela met en évidence le ridicule de l’artifice social. Pour singer les manières de la haute aristocratie, la bourgeoise s’impose maladroitement la «règle des trois adjectifs». Au lieu de paraître raffinée, son énumération ressemble à une formule mécanique et artificielle. La gradation met en relief l’hypocrisie de son discours.

D’autre part, cette gradation participe au comique de l’intensité décroissante. Dans une gradation descendante, le dernier terme l’emporte toujours. Ainsi, dire de quelqu’un que ses qualités sont uniques (exceptionnelles), puis seulement rares, pour finir par dire qu’elles sont simplement réelles (elles existent, sans plus), revient à détruire le compliment initial. De même, passer de ravie à contente montre une politesse qui s’effondre. Sans s’en rendre compte, Madame de Cambremer insulte la personne qu’elle voulait flatter.

Exemple 2:
  • «Va, cours, vole et nous venge.». (Corneille, Le Cid, I, 5)
Analyse:

Dans cette réplique mythique du Cid, Corneille utilise une gradation ascendante composée de trois verbes d’action à l’impératif («Va, cours, vole») qui mènent vers le but ultime de la tirade: «et nous venge». L’augmentation progressive de l’intensité dramatique et de la vitesse permet plusieurs interprétations fondamentales.

Tout d’abord, elle matérialise l’urgence absolue. Le rythme s’accélère à chaque mot. «Va» donne le signal du départ; «cours» y ajoute une notion de vitesse face à l’affront subi; «vole» pousse l’exigence de rapidité à son paroxysme absolu. L’honneur d’une famille ne peut pas attendre: la gradation montre que la vengeance doit s’accomplir en un éclair.

Ensuite, elle donne un élan surhumain et poétique au héros. Le verbe «vole» introduit une dimension hyperbolique (exagérée) et métaphorique. Don Diègue n’attend pas de son fils qu’il marche comme un homme ordinaire, mais qu’il devienne un être supérieur, presque divin, capable de survoler le danger pour terrasser Don Gomès.

Enfin, elle permet de mettre en place une stratégie de persuasion infaillible. Cette formule rythmée agit comme une formule magique ou un coup de fouet rhétorique. En accumulant ces ordres de plus en plus forts, le vieux père ne laisse aucun espace de réflexion ou de doute à son fils. Rodrigue est emporté par le souffle des mots et projeté vers son devoir de vengeance.