Le registre merveilleux

Étymologie:

Le mot «merveilleux» vient du latin mirabilia qui signifie «merveilleux». (source: Dictionnaire de l’Académie française)

Définition:

Le registre merveilleux consiste à raconter des faits surnaturels dans un monde surnaturel. Le lecteur accepte dès le départ que le cadre ne soit pas réaliste. Le récit merveilleux met donc en scène des personnages qui possèdent des pouvoirs magiques et qui n’appartiennent pas à un monde réaliste (fée, sorcière, ogre, animaux qui parlent…).

Caractéristiques d’écriture:

  • Les formules d’ouverture intemporelles: utilisation d’expressions figées («Il y avait une fois…», «Jadis…») qui détachent immédiatement le récit du monde réel et de la vérité historique.
  • La personnification systématique de la faune et de la flore: attribution de la parole, de la pensée et de comportements anthropomorphes (humains) aux animaux ou aux éléments de la nature, sans que cela ne surprenne personne.
  • Le lexique de la magie, du surnaturel et de la féerie: présence massive de termes liés au sortilèges, aux métamorphoses, aux objets magiques, et aux créatures mythiques (ogre, fée, sorcière…).
  • Les structures de la répétition: récits rythmés par des structures répétitives (les trois épreuves, les trois vœux) et une opposition morale tranchée entre les personnages (bons contre méchants, ruse contre force).
  • L’amplification et l’hyperbole descriptive: emploi d’exagérations pour décrire la richesse, la beauté, la laideur ou la puissance des êtres et des décors merveilleux.

    Genres privilégiés:

    • Le conte de fées;
    • Le conte philosophique;
    • La fable.

    Exemples:

    • La Fontaine, Fables, «La Cigale et la Fourmi»

    La cigale ayant chanté

    Tout l’été,
    Se trouva fort dépourvue
    Quand la bise fut venue:
    Pas un seul petit morceau
    De mouche ou de vermisseau.
    Elle alla crier famine
    Chez la fourmi, sa voisine,
    La priant de lui prêter
    Quelque grain pour subsister
    Jusqu’à la saison nouvelle.
    Je vous paierai, lui dit-elle,
    Avant l’oût, foi d’animal,
    Intérêt et principal.
    La fourmi n’est pas prêteuse:
    C’est là son moindre défaut.
    Que faisiez-vous au temps chaud?
    Dit-elle à cette emprunteuse. —
    Nuit et jour à tout venant
    Je chantais, ne vous déplaise. —
    Vous chantiez, j’en suis fort aise!
    Eh bien! dansez maintenant.

    • En quoi cet extrait relève-t-il du registre merveilleux?

      Dans cette fable, La Fontaine utilise le registre merveilleux pour prêter des attributs humains à des insectes afin de délivrer une leçon morale:

      • La personnification et l’anthropomorphisme: le ressort du merveilleux repose ici sur la métamorphose des insectes en personnages sociaux. La Fontaine leur attribue la parole, la conscience d’une temporalité («Tout l’été», «saison nouvelle») et des relations de voisinage humaines («sa voisine», «emprunteuse»), effaçant la frontière entre le monde animal et le monde humain.

      • La théâtralisation du dialogue imaginaire: le récit bascule dans le merveilleux à travers un échange de répliques directes où les insectes argumentent, négocient un prêt financier («intérêt et principal») et s’interrogent mutuellement. Cette mise en scène de la parole anime l’inanimé de manière tout à fait naturelle.

      • L’allégorie morale simplifiée: le cadre merveilleux permet de figer les personnages dans des types psychologiques universels. L’opposition tranchée entre l’insouciance de la Cigale et l’égoïsme pragmatique de la Fourmi s’affranchit du réalisme biologique pour transformer la nature en un miroir philosophique de la société des hommes.

    • Perrault, Contes, «Le maître Chat ou le Chat botté»

    Le maître Chat arriva enfin dans un beau château, dont le maître était un ogre, le plus riche qu’on ait jamais vu; car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château. Le Chat, qui eut soin de s’informer qui était cet ogre et ce qu’il savait faire, demanda à lui parler, disant qu’il n’avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l’honneur de lui faire la révérence. L’ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre et le fit reposer. «On m’a assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toutes sortes d’animaux; que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant. — Cela est vrai, répondit l’ogre brusquement, et, pour vous le montrer, vous m’allez voir devenir lion.» Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu’il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.

    Quelque temps après, le Chat, ayant vu que l’ogre avait quitté sa première forme, descendit et avoua qu’il avait eu bien peur. «On m’a assuré encore, dit le Chat, mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux, par exemple de vous changer en un rat, en une souris: je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible. — Impossible! reprit l’ogre; vous allez voir»; et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l’eut pas plus tôt aperçue, qu’il se jeta dessus et la mangea.

    • En quoi cet extrait relève-t-il du registre merveilleux?

      Dans ce passage, Perrault déploie toutes les conventions du conte de fées classique en installant un univers magique où les métamorphoses et les créatures légendaires guident l’action:

      • L’intrusion d’un bestiaire et de figures surnaturelles: le texte convoque des figures archétypales du merveilleux. L’action se déroule dans un «beau château» habité par un «ogre», personnage fantastique traditionnel, tandis que le héros de l’intrigue est un animal doué de parole, d’intelligence et de civilité («Le Chat […] demanda à lui parler»).

      • Le motif de la métamorphose et le lexique du pouvoir magique: le cœur de la scène repose sur la manifestation explicite de la magie, désignée comme un «don» ou un «pouvoir de prendre la forme». La transformation instantanée de l’ogre («vous m’allez voir devenir lion», «il se changea en une souris») est intégrée au récit sans que sa possibilité logique ne soit jamais interrogée ou remise en doute par le narrateur.

      • L’hyperbole et la naïveté du récit: pour susciter l’émerveillement et l’adhésion, Perrault recourt à des superlatifs absolus («le plus riche qu’on ait jamais vu»). De plus, l’absence totale de terreur ou de scepticisme de la part du Chat face à la magie de l’ogre confirme que les prodiges font partie des lois normales de cet univers, caractéristique fondamentale du registre merveilleux.