Épanorthose

Définition:

Nom féminin.

L’épanorthose consiste à revenir sur ses propos en les répétant, pour en donner une précision, ou pour la corriger, la nuancer en lui donnant plus de force.

Exemple:

      • «l’année d’après,
        je décidai de retourner les voir, revenir sur mes pas, aller sur mes traces et faire le voyage,
        pour annoncer, lentement, avec soin, avec soin et précision
        – ce que je crois-
        lentement, calmement, d’une manière posée
        – et n’ai-je pas toujours été pour les autres et eux, tout précisément, n’ai-je pas toujours été un homme posé ?,
        pour annoncer,
        dire,
        seulement dire
        ,
        ma mort prochaine et irrémédiable,
        l’annoncer moi-même, en être l’unique messager,
        et paraitre
        – peut-être ce que j’ai toujours voulu, voulu et décidé, en toutes circonstances et depuis le plus loin que j’ose me souvenir –
        et paraitre pouvoir là encore décider,
        me donner et donner aux autres, et à eux, tout précisément, toi, vous, elle, ceux-là encore que je ne connais pas (trop tard et tant pis),
        me donner et donner aux autres une dernière fois l’illusion
        d’être responsable de moi-même et d’être, jusqu’à cette extrémité, mon propre maître.
        »
        (Lagarce, Juste la fin du monde, «Prologue»)

Analyse:

Le prologue de Juste la fin du monde est un chef-d’œuvre de construction par épanorthoses. Louis, le narrateur, sait qu’il va mourir et s’apprête à retourner voir sa famille. Tout au long de cette longue tirade, il ne cesse de fragmenter ses phrases, de se corriger et de reformuler ses pensées à travers plusieurs épanorthoses emboîtées. Ce bégaiement volontaire du langage remplit des fonctions dramatiques et psychologiques cruciales.

Tout d’abord, il traduit la difficulté extrême de dire la mort. L’épanorthose montre un personnage paralysé par la gravité de son secret. Louis recule sans cesse le moment de prononcer le mot fatidique («ma mort prochaine»). En se reprenant sur des détails de vocabulaire («annoncer, dire, seulement dire»), il cherche à apprivoiser l’effroi de la situation. Le langage bégaie parce que la réalité à exprimer est indicible.

Ensuite, cela permet de mimer le mouvement d’une pensée en train de se chercher. Lagarce utilise l’épanorthose pour donner à la langue écrite le naturel et les hésitations de la parole improvisée. Louis n’est pas dans le contrôle d’un beau discours rhétorique: il corrige sa pensée sous les yeux du spectateur. Les tirets et les incises («- ce que je crois -», «- peut-être ce que j’ai toujours voulu -») montrent une conscience qui s’examine elle-même.

Enfin, elle permet d’affirmer la quête obsessionnelle de la vérité et de la maîtrise. Ironiquement, ce texte parle précisément du désir de rester «mon propre maître». L’épanorthose est l’outil de ce contrôle: Louis veut maîtriser sa vie, sa mort, mais aussi le sens exact de ses mots. En ajustant constamment ses propos («avec soin et précision»), il refuse le flou et l’approximation. Chaque correction est une tentative désespérée de reprendre le pouvoir sur son destin par le langage.