Cyrano de Bergerac, États et Empires de la Lune – «Réflexions sur l’astronomie»

«Monsieur, lui répondis-je, la plupart des hommes, qui ne jugent que par les sens, se sont laissé persuader à leurs yeux; et de même que celui dont le vaisseau navigue terre à terre croit demeurer immobile, et que le rivage chemine, ainsi les hommes tournant avec la terre autour du ciel, ont cru que c’était le ciel lui-même qui tournait autour d’eux. Ajoutez à cela l’orgueil insupportable des humains, qui leur persuade que la nature n’a été faite que pour eux; comme s’il était vraisemblable que le soleil, un grand corps quatre cent trente-quatre fois plus vaste que la terre, n’eût été allumé que pour mûrir ses nèfles et pommer ses choux. Quant à moi, bien loin de consentir à linsolence de ces brutaux, je crois que les planètes sont des mondes autour du soleil, et que les étoiles fixes sont aussi des soleils qui ont des planètes autour d’eux, c’est-à-dire des mondes que nous ne voyons pas d’ici à cause de leur petitesse, et parce que leur lumière empruntée ne saurait venir jusqu’à nous. Car comment, en bonne foi, s’imaginer que ces globes si spacieux ne soient que de grandes campagnes désertes, et que le nôtre, à cause que nous y rampons [pour] une douzaine de glorieux coquins, ait été bâti pour commander à tous? Quoi! parce que le soleil compasse nos jours et nos années, est-ce à dire pour cela qu’il n’ait été construit qu’afin que nous ne cognions pas de la tête contre les murs? Non, non, si ce dieu visible éclaire l’homme, c’est par accident, comme le flambeau du roi éclaire par accident au crocheteur qui passe par la rue.»