Corpus : les scènes d’exposition théâtrale

Document A : Molière, Le Tartuffe ou L’Imposteur (1669)

La scène est à Paris.

ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE

MADAME PERNELLE et FLIPOTE, sa servante, ELMIRE, MARIANE, DORINE, DAMIS, CLÉANTE.

MADAME PERNELLE

Allons, Flipote, allons ; que d’eux je me délivre.

ELMIRE

Vous marchez d’un tel pas, qu’on a peine à vous suivre.

MADAME PERNELLE

Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin ;
Ce sont toutes façons, dont je n’ai pas besoin.

ELMIRE

De ce que l’on vous doit, envers vous on s’acquitte.
Mais, ma mère, d’où vient que vous sortez si vite ?

MADAME PERNELLE

C’est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
Et que de me complaire, on ne prend nul souci.
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée ;
Dans toutes mes leçons, j’y suis contrariée ;
On n’y respecte rien ; chacun y parle haut,
Et c’est, tout justement, la cour du roi Pétaut.

DORINE

Si…

MADAME PERNELLE

Vous êtes, mamie, une fille suivante
Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente :
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.

DAMIS

Mais…

MADAME PERNELLE

Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils ;
C’est moi qui vous le dis, qui suis votre grand’mère;
Et j’ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez tout l’air d’un méchant garnement,
Et ne lui donneriez jamais que du tourment.

MARIANE

Je crois…

MADAME PERNELLE

Mon Dieu, sa sœur, vous faites la discrète,
Et vous n’y touchez pas, tant vous semblez doucette :
Mais il n’est, comme on dit, pire eau, que l’eau qui dort,
Et vous menez sous chape, un train que je hais fort.

ELMIRE

Mais, ma mère…

MADAME PERNELLE

Ma bru, qu’il ne vous en déplaise,
Votre conduite en tout, est tout à fait mauvaise :
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux,
Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux.
Vous êtes dépensière, et cet état me blesse,
Que vous alliez vêtue ainsi qu’une princesse.
Quiconque à son mari veut plaire seulement,
Ma bru, n’a pas besoin de tant d’ajustement.

CLÉANTE

Mais, Madame, après tout…

MADAME PERNELLE

Pour vous, Monsieur son frère,
Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ;
Mais enfin, si j’étais de mon fils, son époux,
Je vous prierais bien fort de n’entrer point chez nous.
Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
Qui par d’honnêtes gens ne se doivent point suivre.
Je vous parle un peu franc, mais c’est là mon humeur,
Et je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur.

DAMIS

Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute…

MADAME PERNELLE

C’est un homme de bien, qu’il faut que l’on écoute ;
Et je ne puis souffrir, sans me mettre en courroux,
De le voir querellé par un fou comme vous.

DAMIS

Quoi ! je souffrirai, moi, qu’un cagot de critique,
Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique ?
Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
Si ce beau monsieur-là n’y daigne consentir ?

DORINE

S’il le faut écouter, et croire à ses maximes,
On ne peut faire rien, qu’on ne fasse des crimes,
Car il contrôle tout, ce critique zélé.

Document B : Victor Hugo, Hernani (1830)

ACTE I, « LE ROI »

Doña Josefa Duarte, vieille, en noir, avec le corps de sa jupe cousu de jais à la mode d’Isabelle-la-catholique ; Don Carlos.

SARAGOSSE

Une chambre à coucher. La nuit. Une lampe sur une table.

SCÈNE PREMIÈRE

DOÑA JOSEPHA, seule.

Elle ferme les rideaux cramoisis de la fenêtre et met en ordre quelques fauteuils. On frappe à une petite porte dérobée à droite. Elle écoute. On frappe un second coup.

Serait-ce déjà lui ?

Un nouveau coup.

C’est bien à l’escalier
Dérobé.

Un quatrième coup.

Vite, ouvrons.
Elle ouvre la petite porte masquée. Entre don Carlos, le manteau sur le visage et le chapeau sur les yeux.

Bonjour, beau cavalier.
Elle l’introduit. Il écarte son manteau, et laisse voir un riche costume de velours et de soie à la mode castillane de 1519. Elle le regarde sous le nez et recule.
Quoi ! Seigneur Hernani, ce n’est pas vous ! Main forte !
Au feu !

DON CARLOS, lui saisissant le bras.

Deux mots de plus, duègne, vous êtes morte !
Il la regarde fixement. Elle se tait, effrayée.
Suis-je chez doña Sol ? Fiancée au vieux duc
De Pastraña, son oncle, un bon seigneur, caduc,
Vénérable et jaloux ? Dites ! La belle adore
Un cavalier sans barbe et sans moustache encore,
Et reçoit tous les soirs, malgré les envieux,
Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux.
Suis-je bien informé ?
Elle se tait. Il la secoue par le bras.

Vous répondrez peut-être.

DOÑA JOSEPHA

Vous m’avez défendu de dire deux mots, maître.

DON CARLOS

Aussi n’en veux-je qu’un – Oui, non. – Ta dame est bien
Doña Sol De Silva ? Parle.

DOÑA JOSEPHA

Oui. Pourquoi ?

DON CARLOS

Pour rien.
Le duc, son vieux futur, est absent à cette heure ?

DOÑA JOSEPHA

Oui.

DON CARLOS

Sans doute elle attend son jeune ?

DOÑA JOSEPHA

Oui.

DON CARLOS

Que je meure !

DOÑA JOSEPHA

Oui.

DON CARLOS

Duègne, c’est ici qu’aura lieu l’entretien ?

DOÑA JOSEPHA

Oui.

DON CARLOS

Cache-moi céans.

DOÑA JOSEPHA

Vous ?

DON CARLOS

Moi.

DOÑA JOSEPHA

Pourquoi ?

DON CARLOS

Pour rien.

DOÑA JOSEPHA

Moi, vous cacher !

DON CARLOS

Ici.

DOÑA JOSEPHA

Jamais.

DON CARLOS, tirant de sa ceinture un poignard et une bourse.

Daignez, madame,
Choisir de cette bourse ou bien de cette lame.

DOÑA JOSEPHA, prenant la bourse.

Vous êtes donc le diable ?

DON CARLOS

Oui, duègne.

DOÑA JOSEPHA, ouvrant une armoire étroite dans le mur.

Entrez ici.

DON CARLOS, examinant l’armoire.

Cette boîte ?

DOÑA JOSEPHA, refermant l’armoire.

Va-t’en, si tu n’en veux pas.

DON CARLOS, rouvrant l’armoire.

Si !
L’examinant encore.
Serait-ce l’écurie où tu mets d’aventure
Le manche du balai qui te sert de monture ?
Il s’y blottit avec peine.
Ouf !

DOÑA JOSEPHA, joignant les mains avec scandale.

Un homme ici !

DON CARLOS, dans l’armoire restée ouverte.

C’est une femme, est-ce pas,
Qu’attendait ta maîtresse ?

DOÑA JOSEPHA

Ô ciel ! j’entends le pas
De doña Sol. – Seigneur, fermez vite la porte.
Elle pousse la porte de l’armoire qui se referme.

DON CARLOS, de l’intérieur de l’armoire.

Si vous dites un mot, duègne, vous êtes morte.

DOÑA JOSEPHA, seule.

Qu’est cet homme ? Jésus mon Dieu ! si j’appelais ?…
Qui ? Hors madame et moi, tout dort dans le palais.
Bah ! l’autre va venir. La chose le regarde.
Il a sa bonne épée, et que le ciel nous garde
De l’enfer !
Pesant la bourse.

Après tout, ce n’est pas un voleur.
Entre doña Sol, en blanc. Doña Josefa cache la bourse.

Document C : Jean Anouilh, Antigone (1944)

LE PROLOGUE

Voilà. Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, qu’elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout… Et, depuis que ce rideau s’est levé, elle sent qu’elle s’éloigne à une vitesse vertigineuse de sa sœur Ismène, qui bavarde et rit avec un jeune homme, de nous tous, qui sommes là bien tranquilles à la regarder, de nous qui n’avons pas à mourir ce soir.

Le jeune homme avec qui parle la blonde, la belle, l’heureuse Ismène, c’est Hémon, le fils de Créon. Il est le fiancé d’Antigone. Tout le portait vers Ismène : son goût de la danse et des jeux, son goût du bonheur et de la réussite, sa sensualité aussi, car Ismène est bien plus belle qu’Antigone ; et puis un soir, un soir de bal où il n’avait dansé qu’avec Ismène, un soir où Ismène avait été éblouissante dans sa nouvelle robe, il a été trouver Antigone qui rêvait dans un coin, comme en ce moment, ses bras entourant ses genoux, et il lui a demandé d’être sa femme. Personne n’a jamais compris pourquoi. Antigone a levé sans étonnement ses yeux graves sur lui et elle lui a dit « oui » avec un petit sourire triste… L’orchestre attaquait une nouvelle danse, Ismène riait aux éclats, là-bas, au milieu des autres garçons, et voilà, maintenant, lui, il allait être le mari d’Antigone. Il ne savait pas qu’il ne devait jamais exister de mari d’Antigone sur cette terre et que ce titre princier lui donnait seulement le droit de mourir.

Cet homme robuste, aux cheveux blancs, qui médite là, près de son page, c’est Créon. C’est le roi. Il a des rides, il est fatigué. Il joue au jeu difficile de conduire les hommes. Avant, du temps d’Œdipe, quand il n’était que le premier personnage de la cour, il aimait la musique, les belles reliures, les longues flâneries chez les petits antiquaires de Thèbes. Mais Œdipe et ses fils sont morts. Il a laissé ses livres, ses objets, il a retroussé ses manches, et il a pris leur place.

Quelquefois, le soir, il est fatigué, et il se demande s’il n’est pas vain de conduire les hommes. Si cela n’est pas un office sordide qu’on doit laisser à d’autres, plus frustes… Et puis, au matin, des problèmes précis se posent, qu’il faut résoudre, et il se lève, tranquille, comme un ouvrier au seuil de sa journée.

La vieille dame qui tricote, à coté de la nourrice qui a élevé les deux petites, c’est Eurydice, la femme de Créon. Elle tricotera pendant toute la tragédie jusqu’à ce que son tour vienne de se lever et de mourir. Elle est bonne, digne, aimante. Elle ne lui est d’aucun secours. Créon est seul. Seul avec son petit page qui est trop petit et qui ne peut rien non plus pour lui.

Ce garçon pâle, là-bas, qui rêve adossé au mur, c’est le Messager. C’est lui qui viendra annoncer la mort d’Hémon tout à l’heure. C’est pour cela qu’il n’a pas envie de bavarder ni de se mêler aux autres… Il sait déjà…

Enfin les trois hommes rougeauds qui jouent aux cartes, leur chapeau sur la nuque, ce sont les gardes. Ce ne sont pas de mauvais bougres, ils ont des femmes, des enfants, et des petits ennuis comme tout le monde, mais ils vous empoigneront les accusés le plus tranquillement du monde tout à l’heure. Ils sentent l’ail, le cuir et le vin rouge et ils sont dépourvus de toute imagination. Ce sont les auxiliaires toujours innocents et satisfaits d’eux-mêmes, de la justice. Pour le moment, jusqu’à ce qu’un nouveau chef de Thèbes dûment mandaté leur ordonne de l’arrêter à son tour, ce sont les auxiliaires de la justice de Créon.

Et maintenant que vous les connaissez tous, ils vont pouvoir vous jouer leur histoire. Elle commence au moment où les deux fils d’Œdipe, Étéocle et Polynice, qui devaient régner sur Thèbes un an chacun à tour de rôle, se sont battus et entre-tués sous les murs de la ville, Étéocle l’aîné, au terme de la première année de pouvoir, ayant refusé de céder la place à son frère.

Document D : Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve (1950)

SCÈNE 1

Intérieur bourgeois anglais, avec des fauteuils anglais. Soirée anglaise. M. Smith, Anglais, dans son fauteuil et ses pantoufles anglais, fume sa pipe anglaise et lit un journal anglais, près d’un feu anglais. Il a des lunettes anglaises, une petite moustache grise, anglaise. À côté de lui, dans un autre fauteuil anglais, Mme Smith, Anglaise, raccommode des chaussettes anglaises. Un long moment de silence anglais. La pendule anglaise, frappe dix-sept coups anglais.

MME SMITH.Tiens, il est neuf heures. Nous avons mangé de la soupe, du poisson, des pommes de terre au lard, de la salade anglaise. Les enfants ont bu de l’eau anglaise. Nous avons bien mangé, ce soir. C’est parce que nous habitons dans les environs de Londres et que notre nom est Smith…

SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.

MME SMITH.- Les pommes de terre sont très bonnes avec le lard, l’huile de la salade n’étaient pas rance. L’huile de l’épicier du coin est de bien meilleure qualité que l’huile de l’épicier d’en face, elle est même meilleure que l’huile de l’épicier d’en bas de la côte. Mais je ne veux pas dire que leur huile à eux soit mauvaise.

SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.

MME SMITH.– Pourtant, c’est toujours l’huile de l’épicier du coin qui est la meilleure…

SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.

MME SMITH.Mary a bien cuit les pommes de terre, cette fois-ci. La dernière fois elle ne les avait pas bien fait cuire. Je ne les aime que lorsqu’elles sont bien cuites.

SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.Le poisson était frais. Je m’en suis léché les babines. J’en ai pris deux fois. Non, trois fois. Ça me fait aller aux cabinets. Toi aussi tu en as pris trois fois. Cependant la troisième fois, tu en as pris moins que les deux premières fois, tandis que moi j’en ai pris beaucoup plus. J’ai mieux mangé que toi, ce soir. Comment ça se fait ? D’habitude, c’est toi qui manges le plus. Ce n’est pas l’appétit qui te manque.

SMITH fait claquer sa langue.– Cependant, la soupe était peut-être un peu trop salée. Elle avait plus de sel que toi. Ah, ah, ah. Elle avait aussi trop de poireaux et pas assez d’oignons. Je regrette de ne pas avoir conseillé à Mary d’y ajouter un peu d’anis étoilé. La prochaine fois, je saurai m’y prendre.