Zola, L’Œuvre – La mort de Claude

Claude Lantier est un artiste peintre qui ne rencontre pas de succès. Sa relation amoureuse avec Christine lui donnera un enfant dont le couple ne s’occupera pas et qui finira par mourir. Sa passion pour la peinture devient extrême. Alors qu’il entreprend de peindre le tableau d’une femme nue, il finit par sombrer dans la folie et se donne la mort.

 

Le jour ne se débrouillait pas, sale et triste, un de ces petits jours d’hiver lugubres ; et, au bout d’une heure, Christine se réveilla dans un grand frisson glacé. Elle ne comprit pas. Pourquoi donc se trouvait-elle seule ? Puis, elle se souvint : elle s’était endormie, la joue contre son cœur, les membres mêlés aux siens. Alors, comment avait-il pu s’en aller ? où pouvait-il être ? Tout d’un coup, dans son engourdissement, elle sauta du lit avec violence, elle courut à l’atelier, Mon Dieu ! est-ce qu’il était retourné près de l’autre ? est-ce que l’autre venait encore de le reprendre, lorsqu’elle croyait l’avoir conquis à jamais ?

Au premier coup d’œil, elle ne vit rien, l’atelier lui parut désert, sous le petit jour boueux et froid. Mais, comme elle se rassurait en n’apercevant personne, elle leva les yeux vers la toile, et un cri terrible jaillit de sa gorge béante.

— Claude, oh ! Claude…

Claude s’était pendu à la grande échelle, en face de son œuvre manquée. Il avait simplement pris une des cordes qui tenaient le châssis au mur, et il était monté sur la plate-forme en attacher le bout à la traverse de chêne, clouée par lui un jour, afin de consolider les montants. Puis, de là-haut, il avait sauté dans le vide. En chemise, les pieds nus, atroce avec sa langue noire et ses yeux sanglants sortis des orbites, il pendait là, grandi affreusement dans sa raideur immobile, la face tournée vers le tableau, tout près de la Femme au sexe fleuri d’une rose mystique, comme s’il lui eût soufflé son âme à son dernier râle, et qu’il l’eût regardée encore, de ses prunelles fixes.

Christine, pourtant, restait droite, soulevée de douleur, d’épouvante et de colère. Son corps en était gonflé, sa gorge ne lâchait plus qu’un hurlement continu. Elle ouvrit les bras, les tendit vers le tableau, ferma les deux poings.

— Oh ! Claude, oh ! Claude… Elle t’a repris, elle t’a tué, tué, tué, la gueuse !

Et ses jambes fléchirent, elle tourna et s’abattit sur le carreau. L’excès de la souffrance avait retiré tout le sang de son cœur, elle demeura évanouie par terre, comme morte, pareille à une loque blanche, misérable et finie, écrasée sous la souveraineté farouche de l’art. Au-dessus d’elle, la Femme rayonnait avec son éclat symbolique d’idole, la peinture triomphait, seule immortelle et debout, jusque dans sa démence.

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