La négation (cours)

I. Définition

La négation consiste à nier soit le sens d’un mot (négation lexicale), soit le sens d’une phrase (négation grammaticale). Dans le second cas, la phrase négative s’oppose donc à la phrase affirmative; et la négation peut s’appliquer sur tous les types de phrase (déclaratif, interrogatif, exclamatif et injonctif).

II. La négation lexicale

Elle peut s’exprimer de deux façons:

  • par l’utilisation d’antonymes, où elle est alors implicite.

«Toutefois cet état de calme et de trouble, d’indigence et de richesse, n’était pas sans quelques charmes.» (Chateaubriand, René)

«Cette petite grande âme venait de s’envoler.» (Hugo, Les Misérables)

  • par l’utilisation d’un préfixe privatif ou l’élément de composition «non-», où elle devient alors explicite.

«J’ai vu, seigneur, j’ai vu votre malheureux fils
Traîné pas les chevaux que sa main a nourris.» (Racine, Phèdre)

«Le goût immodéré de la forme pousse à des désordres monstrueux et inconnus.» (Baudelaire, «L’école païenne», L’Art romantique)

«Voir ceux des nobles qui avaient accepté des fonctions publiques, et même quelques non nobles fort influents» (Stendhal, La Chartreuse de Parme)

III. La négation grammaticale

A. Construction

La négation peut se construire à l’aide de l’adverbe «ne» et:

  • un autre adverbe: pas, plus, que, point, jamais, guère…

«Sauvez-la, sauvez-la; ne la quittez pas!» (Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie)

«Ce sol gras, dans lequel les fossoyeurs ne pouvaient plus donner un coup de bêche sans arracher quelque lambeau humain, eut une fertilité formidable.» (Zola, La Fortune des Rougon)

«Il ne vit que ses fils aînés, espèce de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu’ils allaient porter à la scie.» (Stendhal, Le Rouge et le Noir)

«L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive;
                    Il coule, et nous passons!» (Lamartine, «Le lac», Méditations poétiques)

«Hé! hé! j’ai fait comme vous dans mon printemps, et jamais Littleton, Swift et Wilkes n’ont écrit pour les belles dames des vers plus galants et plus badins que les miens.» (Vigny, Chatterton)

«Si on lui eût demandé ce que c’était que d’être marin, il eût été bien embarrassé de le dire, car il n’avait guère que dix ans quand cette idée entra dans sa tête, et voici comment elle y entra.» (Sand, «Les ailes de courage», Contes d’une grand-mère)

  • un pronom: personne, rien, aucun…

«Comme elle n’appartient à personne, qu’à moi, ce serait me l’enlever, puisqu’on nous séparerait.» (Radiguet, Le Diable au corps)

«Eugène fouilla dans sa poche et n’y trouva rien; il fut forcé d’emprunter vingt sous à Christophe.» (Balzac, Le Père Goriot)

«Où sont les amis qui me chérissaient, où sont-ils? mon infortune les épouvante. Aucun n’ose m’approcher.» (Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses)

  • un déterminant: aucun, nul…

«Aucun animal n’y était tombé, et, cependant, les empreintes étaient nombreuses aux alentours, entre autres certaines marques de griffes très nettement accusées.» (Verne, L’Île mystérieuse)

«Nul mets n’excitait leur envie» (La Fontaine, «Les animaux malades de la peste», Fables)

  • plusieurs conjonctions de coordination: ni… ni.

«Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n’abattit ni le vent ni la mer.» (Verne, Vingt mille lieues sous les mers)

Il arrive que dans certaines tournures de phrases soutenues, la négation ne soit exprimée qu’avec l’adverbe «ne».

«quant à mes amis politiques, je ne sais si je vous en entretiendrai: des principes et les discours ont creusé entre nous des abîmes!» (Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe)

«il marche les yeux baissés, et il n’ose les lever sur ceux qui passent.» (La Bruyère, «Des biens de fortune», Les Caractères)

«Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m’empêcher de suivre l’aiguille qui marchait vers minuit à pas imperceptibles.» (Gautier, La Cafetière)

Dans certaines tournures, la préposition «sans» ou la locution conjonctive «sans que» peuvent remplacer une structure avec l’adverbe «ne».

«On peut dire que si Swann épousa Odette, ce fut pour la présenter, elle et Gilberte, sans qu’il y eût personne, au besoin sans que personne le sût jamais» (Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs)

«Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit» (Hugo, «Demain, dès l’aube…», Les Contemplations)

Dans le cas de phrases averbales, ou de phrases introduites par un verbe à sens négatif, la négation peut être exprimée sans l’adverbe «ne».

«Point de pain quelquefois, et jamais de repos.» (La Fontaine, «La Mort et le Bucheron», Fables)

«Qui est là
Personne
C’est simplement mon cœur qui bat» (Prévert, «On frappe», Histoires)

«Pour l’édification des fidèles et pour le bien de leurs âmes, nous leur défendons de jamais lire aucun livre, sous peine de damnation éternelle.» (Voltaire, De l’horrible danger de la lecture)

B. La négation totale

On parle de négation totale lorsqu’elle porte sur l’ensemble de la proposition et utilise les adverbes ne… pas (ou ses variantes ne… point / ne… aucunement / ne… nullement).

«Je vous félicite si vous n’êtes pas de Thèbes et si vous n’avez point de frère» (Cocteau, La Machine infernale)
=> les négations portent sur l’ensemble de chaque proposition.

«Je n’avais nullement l’intention de vous refuser ce que je vous jure que je voulais vous accorder» (de Staël, Lettres de jeunesse)
=> la négation porte sur l’ensemble de la phrase.

«La piété de Mme Barbentane ne nuisait aucunement au maire dans l’esprit des gens avancés.» (Aragon, Les Beaux Quartiers)
=> la négation porte sur l’ensemble de la phrase.

C. La négation partielle

On parle de négation partielle lorsqu’elle porte sur une partie de la proposition.

«Ils les appelèrent quand ils eurent fini sans leur donner le loisir de parler à personne» (La Fayette, La Princesse de Clèves)
=>
la négation porte sur le pronom «personne».

«Nulle part le bonheur ne m’attend» (Féval, Le Bossu)
=> la négation porte sur la locution adverbiale «nulle part».

D. La négation exceptive

On parle de négation exceptive dans une proposition construite avec «ne… que» (et parfois un autre terme négatif). Il ne s’agit pas à proprement parler d’une négation. On pourrait construire la même phrase avec une tournure affirmative et un adverbe comme «seulement», «uniquement»…

«Ainsi les morts ont l’honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivants.» (La Rochefoucauld, Maximes)
=> On pourrait transposer cette phrase de la façon suivante:  «Ainsi les morts ont l’honneur des larmes qui coulent uniquement pour les vivants

«Il faisait chaud, et elle n’avait rien sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés.» (La Fayette, La Princesse de Clèves)
=> On pourrait transposer cette phrase de la façon suivante:  «Il faisait chaud, et elle avait seulement sur sa tête et sur sa gorge ses cheveux confusément rattachés.»

E. Élision de «ne»

L’emploi de la négation renseigne sur le niveau de langue : l’adverbe «ne» est souvent élidé à l’oral ou dans le registre familier.

«C’est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m’en vais déserter» (Vian, «Le déserteur»)

«J’en ai pas vu un aussi con que lui tout de même depuis bien longtemps, voulut-il bien remarquer.» (Céline, Voyage au bout de la nuit)

F. La litote

La litote utilise souvent une double négation (lexicale et/ou grammaticale) pour amoindrir ou renforcer un propos que l’on souhaite simplement suggérer.

«La sonnerie au sol des filets verticaux, le glou-glou des gouttières, les minuscules coups de gong se multiplient et résonnent à la fois en un concert sans monotonie, non sans délicatesse.» (Ponge, «La pluie», Le Parti pris des choses)

G. La prétérition

La prétérition consiste à dire quelque chose après avoir précisé qu’on n’en parlerait pas. Il s’agit donc d’une négation illusoire.

«Nous n’essaierons pas de donner au lecteur une idée de ce nez tétraèdre, de cette bouche en fer à cheval, de ce petit œil gauche obstrué d’un sourcil roux en broussailles, tandis que l’œil droit disparaissait entièrement sous une énorme verrue; de ces dents désordonnées, ébréchées çà et là, comme les créneaux d’une forteresse; de cette lèvre calleuse, sur laquelle une de ces dents empiétait comme la défense d’un éléphant; de ce menton fourchu; et surtout de la physionomie répandue sur tout cela; de ce mélange de malice, d’étonnement et de tristesse.» (Hugo, Notre-Dame de Paris)

H. Cas particulier : le ne explétif

Le «ne» explétif n’a pas de valeur négative. Son emploi est facultatif et  caractérise un niveau de langue soutenu.

«Malgré mes vœux, Seigneur, honteusement déçus,
Malgré la juste horreur que son crime me donne,
Tant qu’il vivra, craignez que je ne lui pardonne.» (Racine, Andromaque)

«Virgilio déglutit, Harfang a posé les mains sur le rebord du lit et Alice est si blanche que l’anesthésiste, de peur qu’elle ne s’écroule, la tire par le bras pour qu’elle descende de l’estrade.» (de Kerangal, Réparer les vivants)