Commentaire rédigé de la rencontre dans La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette

Le texte étudié : extrait de La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette.

N.B.: les numéros de lignes ne correspondent pas à la version numérique du texte.

Au XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, la littérature française connaît son âge d’or, que ce soit dans les genres théâtral – avec Racine et Molière –, poétique – avec Boileau –, ou romanesque – avec Mme de La Fayette. En fréquentant les différents salons littéraires, alors en vogue à cette époque, cette dernière sera l’initiatrice d’un roman en rupture avec l’esthétique baroque.

Ainsi, l’intrigue de La Princesse de Clèves prend place dans un cadre historique, à la cour d’Henri II ; l’auteure s’intéresse à la psychologie des personnages ; et l’œuvre se caractérise par une forme brève et par un style recherché et soutenu. Dans cet extrait, Mme de Clèves, récemment mariée, se rend à un bal donné à la Cour lors duquel elle fait la connaissance de M. de Nemours.

Il convient alors de se demander comment Mme de La Fayette présente le coup de foudre entre les deux personnages principaux de la scène.

Tout d’abord, la rencontre des deux protagonistes se déroule dans un contexte ostentatoire ; ensuite, les héros paraissent dépassés par les sentiments qui les animent ; enfin, cette entrevue semble mise en scène par les personnes importantes de la Cour.

 

 

Premièrement, cette scène de rencontre prend place dans un milieu où l’apparence est considérée comme primordiale : il s’agit de la Cour du roi Henri II. Ce cadre spatial est mis en valeur par un champ lexical se rapportant à la Cour : « festin royal » (l. 2), « roi » (l. 5 et 14), « prince » (l. 7), « les reines » (l. 14) et « Mme la dauphine » (l. 22 et 25). Force est de constater que six de ces sept termes désignent des personnes de l’entourage du roi ou le roi lui-même. Les personnages de la scène appartiennent donc à la noblesse parisienne, dans laquelle il faut se montrer sous son plus beau jour, être le mieux apprêté pour attirer les regards – et éventuellement les faveurs du roi. Les compléments circonstanciels de lieu « au bal » (l. 1), « au festin royal » (l. 1-2) et « au Louvre » (l. 2) précisent quant à eux l’endroit de la réception ainsi que l’événement qui l’occasionne. Dans un lieu de prestige, le palais du Louvre, les participants doivent se rendre dignes de l’invitation qu’ils ont reçue. Le narrateur insiste également sur le complément d’objet direct du verbe « passa », « tout le jour des fiançailles » (l. 1), qui met en relief l’événement qui prépare la rencontre entre les deux personnages principaux. Mme de Clèves, au moment de se « parer », ignore encore qu’elle rencontrera M. de Nemours ; cependant, c’est le soin qu’elle accorde à sa toilette qui va précipiter leur face à face.

Cette scène se déroule dans un lieu où le « paraître » a son importance. Il n’est donc pas surprenant de trouver un champ lexical abondant de l’apparence : « se parer » (l. 1 et 9), « admira » (l. 2), « beauté » (l. 2 et 12), « parure » (l. 2), « cherchait des yeux » (l. 5), « air brillant » (l. 9), « admiration » (l. 13). À ces termes et expressions viennent s’ajouter sept occurrences du verbe « voir » (l. 6, 8, 10, 15 et 27) qui montrent bien que les personnages évoluent dans un cadre où il est important de faire bonne figure. Ce bal donné en l’honneur de fiançailles, justifie cette importance accordée à la vision : c’est une occasion où il importe de voir, mais surtout de se montrer. Les deux polyptotes « parer » / « parure » et « admira » / « admiration » ne font que renforcer cet aspect, en insistant sur des couples de termes qui renvoient à l’apparence et à ses effets. L’évolution des termes servant à désigner M. de Nemours contribue également à mettre en relief cette importance du « paraître ». En effet, ses appellations évoluent de « quelqu’un » (l. 4), « celui qui » (l. 6) et « un homme » (l. 6) à « M. de Nemours » (l. 6-7) et « ce prince » (l. 7). Ce dernier sort ainsi progressivement de l’anonymat en se démarquant de la foule par son allure et sa prestance.

 

Mme de Clèves rencontre M. de Nemours au milieu de la noblesse de la Cour du roi. Cette circonstance particulière va les exposer aux yeux de tous, et il leur sera difficile de masquer les sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre, ce qui accentuera leur trouble.

 

Deuxièmement, les deux personnages sont dépassés par leurs sentiments, et leur première rencontre ressemble fort à un coup de foudre. Ils sont exposés aux yeux de tous et deviennent le centre des préoccupations des autres personnes présentes. Les deux protagonistes réagissent par la surprise à la vue de l’autre, comme l’indiquent les termes « surprise » (l. 8), « étonnement » (l. 11) et « surpris » (l. 12), avec la répétition du participe passé « surpris(e) » qui renvoie tantôt à la princesse de Clèves, tantôt à M. de Nemours. Cette surprise partagée est liée à la beauté des deux jeunes gens qui se voient pour la première fois. C’est ce que suggèrent les expressions « ils ne s’étaient jamais vus » (l. 15) et « sans se connaître » (l. 16) en utilisant le vocabulaire privatif « ne […] jamais » et « sans ». Cette surprise se transforme même en gêne pour Mme de Clèves à la fin de l’extrait, au moment où cette dernière prend la parole, comme en témoigne la proposition incise « reprit Mme de Clèves, qui paraissait un peu embarrassée » (l. 23). L’embarras évoqué est accentué par l’euphémisme « un peu » qui semble minimiser un malaise qui ne peut être qu’important compte tenu de la situation de femme mariée de Mme de Clèves. L’éducation vertueuse qu’elle a reçue ne lui permet pas d’envisager une liaison adultérine.

En outre, le charme caractéristique des deux héros agit de façon réciproque sur chacun d’eux. Le parallélisme syntaxique « il était difficile […] grand étonnement. » (l. 8-11), formé sur l’expression « il était difficile de… » et un complément de l’adjectif, vise à insister sur la similitude de la réaction des deux personnages quant à l’impression produite par l’autre. Le narrateur cherche également à attirer l’attention du lecteur sur cette réciprocité en distillant des termes communs aux deux personnages. Ainsi, on retrouve le verbe à l’infinitif « se parer » qui renvoie à la préparation de Mme de Clèves à la ligne 1, et à celle de M. de Nemours à la ligne 9. La circonstance qui les réunit – un bal à la Cour – les oblige à paraître sous leur plus beau jour, d’où cette insistance sur les préparatifs qu’ils ont eu soin de faire auparavant. De surcroît, comme indiqué plus haut, le participe passé « surpris(e) » (l. 8 et 12) vient insister sur leur réaction réciproque. Le jeu de l’emploi des pronoms personnels participe également à la formation de ce couple formé de deux êtres qui se ressemblent. Ainsi, aux pronoms « il » et « elle » utilisés des lignes 1 à 13 succède le pronom « ils » qui vient faire fusionner les deux êtres. Il semble désormais que leurs vies soient indissociables.

La description parfaite des deux héros est due à plusieurs facteurs. D’une part, si l’on se fie aux réactions des personnes qui assistent au bal, tant Mme de Clèves que M. de Nemours semblent attirer les regards par leur beauté et leur prestance. C’est ce que l’expression « un murmure de louanges » (l. 14) paraît suggérer. Ce « murmure » s’élève lorsqu’« ils commencèrent à danser ». Ils deviennent alors le centre de l’attention, mais aussi des commentaires émis par la foule enthousiaste. Le point de vue omniscient utilisé permet alors au lecteur de savoir que l’impression de cette foule est positive grâce au terme « louanges ». D’autre part, ce point de vue omniscient alterne avec le point de vue interne, qui permet de voir la scène tantôt à travers les yeux de Mme de Clèves (l. 6-10), tantôt à travers ceux de M. de Nemours (l. 12-13). Le lecteur est donc soumis à la vision de chacun des personnages, et donc à leur subjectivité. L’emploi d’un lexique mélioratif avec les expressions « air brillant » (l. 9), « grand étonnement » (l. 11) et « sa beauté » (l. 12) insiste sur l’idée d’une beauté absolue, mais qui reste vague. Le portrait des personnages est peu développé, ce qui se justifie par le fait que leur beauté ne nécessite pas de précision, elle va de soi. La subjectivité se manifeste également à travers les modalisateurs « qu’elle crut d’abord ne pouvoir être que M. de Nemours » (l. 6-7), « grand étonnement » (l. 11) et « tellement surpris » (l. 12) qui comportent des termes intensifs pour accentuer la perfection physique des deux personnages.

 

Toutefois, si la réunion de ces deux êtres parfaits, qui semblent faits l’un pour l’autre, dans un cadre parfait, paraît une évidence, elle semble pourtant provoquée par les personnes en présence.

 

Dernièrement, par plusieurs procédés, il est possible de constater que cette rencontre a tout d’une mise en scène orchestrée par les personnes importantes de la Cour, mais aussi ménagée par la composition de la narration. Ainsi, dans un premier temps, l’entrée en scène de M. de Nemours est mise en valeur par plusieurs effets de retardement qui suscitent la curiosité et mettent en relief l’importance du moment. Tout d’abord, l’évolution des désignations du prince de Nemours, déjà évoquée en première partie, maintient le lecteur en suspens en retardant au maximum son identité. Cet effet de retardement est amplifié par l’utilisation de deux longues phrases « le bal commença et, comme elle dansait avec M. de Guise, il se fit un assez grand bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu’un qui entrait et à qui on faisait place. » (l. 2-4) et « Mme de Clèves acheva de danser et, pendant qu’elle cherchait des yeux quelqu’un qu’elle avait dessein de prendre, le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. » (l. 4-6), construites sur le même modèle : une proposition indépendante, suivie d’une proposition subordonnée et d’une proposition principale. Ces deux phrases complexes contribuent également à retarder l’arrivée du personnage. Le jeu des temps verbaux – passé simple, imparfait, passé simple – renforce cet effet. L’entrée de M. de Nemours est d’abord accompagnée d’« un assez grand bruit » (l. 3), mis en relief par le passé simple « se fit », qui indique que Mme de Clèves entend M. de Nemours avant que de le voir. La rencontre visuelle des deux personnages a lieu après l’ordre du roi « cria » (l. 5) toujours au passé simple. Ces différents effets de retardement de la rencontre visent à conférer une grande intensité au moment et le mettent en relief.

La foule qui les entoure se pose en spectatrice privilégiée du moment. Aux pronoms « il », « elle » et « ils », faisant référence aux deux héros, vient s’opposer le pronom indéfini « on » qui représente cette foule dont la réaction semble unanime. Ce pronom est également accompagné de tournures impersonnelles comme « il se fit un assez grand bruit » (l. 3) ou « il s’éleva dans la salle un murmure de louanges » (l. 14) qui marquent l’attention de la foule curieuse pour la formation du couple. Elle ne se définit que par rapport au bruit qu’elle fait, important au moment de l’arrivée de M. de Nemours, plus discret lorsqu’il s’agit de commenter la danse entre les deux jeunes gens. Dans les deux cas, l’admiration semble être la cause de ces bruits.

De cette foule se détachent toutefois quelques personnages qui, par leur attitude, vont décider de la succession des événements et forcer le destin des deux héros. Le roi va d’abord imposer leur rencontre. Le verbe « cria » (l. 5) qui introduit le discours indirect qui suit « de prendre celui qui arrivait » (l. 5-6) permet de montrer le caractère autoritaire de ce qui s’apparente à une injonction. Si le « cri » du roi semble justifié par l’« assez grand bruit » qui règne à l’entrée de M. de Nemours, on peut également y déceler un souhait de voir se former un couple idéal. Ce souhait se transforme même en curiosité lors du deuxième passage au discours indirect : « Ils les appelèrent quand ils eurent fini sans leur donner le loisir de parler à personne et leur demandèrent s’ils n’avaient pas bien envie de savoir qui ils étaient, et s’ils ne s’en doutaient point. » (l. 16-18). On y retrouve le caractère autoritaire relevé précédemment dans la tournure restrictive « sans leur donner le loisir de parler à personne » (l. 16-17). La succession des deux propositions subordonnées interrogatives indirectes indique la curiosité des rois et des reines qui imposent aux deux intéressés les questions qu’ils doivent se poser. C’est finalement Mme la dauphine qui va se faire porte-parole de la foule en menant le dialogue retranscrit au discours direct (l. 19-27). Elle force à son tour la complicité entre les deux personnages en leur servant d’intermédiaire. En effet, Mme de Clèves ne parle jamais directement à M. de Nemours, de même que M. de Nemours ne parle jamais directement à Mme de Clèves. De surcroît, en utilisant un comparatif « elle le sait aussi bien que vous savez le sien » (l. 22), elle met les deux jeunes gens sur un même pied d’égalité sans se soucier de la réaction que cela peut produire sur chacun d’eux. Si M. de Nemours n’en semble pas affecté, cette comparaison plonge toutefois Mme de Clèves dans l’embarras. M. de Nemours et Mme de Clèves deviennent de simples acteurs dirigés par une foule spectatrice et curieuse de voir se former un couple parfait.

 

 

Ainsi, Mme de La Fayette présente le coup de foudre entre les deux protagonistes de l’histoire, Mme de Clèves et M. de Nemours, de façon classique. Elle s’inscrit dans une tradition où les deux héros incarnent une forme de perfection, où leur beauté justifie leur union. L’originalité de cette scène vient du cadre dans lequel elle se déroule : la Cour lors d’un bal de fiançailles. Cela permet de placer les deux personnages dans une société où l’apparence est primordiale, ce qui occasionne leur rencontre, mais qui va également la contraindre, le couple évoluant sous les regards du roi et de la foule, qui se transforment tantôt en metteurs en scène, tantôt en spectateurs, impatients de le voir évoluer et curieux d’assister à leurs premiers pas ensemble.

En opposition à la littérature qui les a précédés, les écrivains réalistes et naturalistes à la fin du XIXe siècle ne manqueront pas de narrer les idylles de leurs personnages principaux – c’est le cas d’Émile Zola lorsqu’il présente les amours de Gervaise Macquart, héroïne de L’Assommoir –, mais en refusant toute forme d’idéalisation qui se veut contraire selon eux à leur pacte de vraisemblabilité, se démarquant donc de l’esthétique classique défendue par Mme de La Fayette.

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