Étymologie:
Le mot «tragique» vient du latin tragicus «de tragédie; véhément, pathétique, terrible, horrible»; substantif «poète tragique, acteur tragique», lui-même emprunté au grec tragikos «de bouc; qui concerne la tragédie ou les tragédiens; qui a les allures de la tragédie, grave, majestueux, pathétique»; substantif oi tragikoi «les poètes tragiques»; dérivé de tragos «bouc». (source: Trésor de la Langue française informatisé)
Définition:
Le registre tragique montre la fragilité de l’existence des personnages face au monde qui les entoure, et les soumet à la fatalité de leur destin. Il a pour but d’émouvoir le lecteur ou le spectateur.
Caractéristiques d’écriture:
- Le dilemme cruel et l’impasse dramatique: structuration du discours autour d’un choix impossible entre deux valeurs également cruciales (par exemple: le devoir contre l’amour, la piété contre la loi), où chaque issue conduit inévitablement au malheur ou à la mort.
- Le champ lexical de la mort, de la fatalité et du sacrifice: présence obsédante de termes liés au trépas, au sang, à la tombe, à la violence, à la faute et à la punition irrémédiable.
- Les figures de l’opposition radicale (antithèses et oxymores): recours massif aux contrastes violents pour matérialiser le déchirement intérieur du personnage et l’incompatibilité des forces qui s’affrontent en lui.
- La syntaxe de la détresse: utilisation de questions rhétoriques désespérées face au destin et de phrases exclamatives qui miment la panique, l’égarement ou la souffrance morale.
- L’apostrophe solennelle et l’invocation: emploi d’interpellations directes adressées à des entités abstraites, aux dieux, à des éléments inanimés ou à des parties de son propre corps pour souligner la solitude du héros face à sa destinée.
Genres privilégiés:
- La tragédie;
- La tragi-comédie;
- Le drame romantique;
- Le roman romantique;
- La poésie romantique;
- La dystopie.
Exemples:
- Corneille, Le Cid, «Acte I, scène 6»
DON RODRIGUE
Percé jusques au fond du cœur
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
Ô Dieu, l’étrange peine!
En cet affront mon père est l’offensé,
Et l’offenseur le père de Chimène!
Que je sens de rudes combats!
Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse:
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse:
L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
Ô Dieu, l’étrange peine!
Faut-il laisser un affront impuni?
Faut-il punir le père de Chimène?
Père, maîtresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d’une âme généreuse,
Mais ensemble amoureuse,
Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
Fer qui causes ma peine,
M’es-tu donné pour venger mon honneur?
M’es-tu donné pour perdre ma Chimène?
Il vaut mieux courir au trépas.
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu’à mon père:
J’attire en me vengeant sa haine et sa colère;
J’attire ses mépris en ne me vengeant pas.
À mon plus doux espoir l’un me rend infidèle,
Et l’autre indigne d’elle.
Mon mal augmente à le vouloir guérir;
Tout redouble ma peine.
Allons, mon âme; et puisqu’il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène.
Mourir sans tirer ma raison!
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire!
Endurer que l’Espagne impute à ma mémoire
D’avoir mal soutenu l’honneur de ma maison!
Respecter un amour dont mon âme égarée
Voit la perte assurée!
N’écoutons plus ce penser suborneur,
Qui ne sert qu’à ma peine.
Allons, mon bras, sauvons du moins l’honneur,
Puisqu’après tout il faut perdre Chimène.
Oui, mon esprit s’était déçu.
Je dois tout à mon père avant qu’à ma maîtresse:
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu.
Je m’accuse déjà de trop de négligence:
Courons à la vengeance;
Et tout honteux d’avoir tant balancé,
Ne soyons plus en peine,
Puisqu’aujourd’hui mon père est l’offensé,
Si l’offenseur est père de Chimène.
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- En quoi cet extrait relève-t-il du registre tragique?
Dans ce célèbre monologue en stances, Corneille déploie le registre tragique en mettant en scène le déchirement héroïque de Rodrigue, pris au piège d’un conflit insoluble où sa vie et son bonheur sont immédiatement condamnés par le destin:
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L’expression géométrique du dilemme par l’antithèse et l’oxymore: le tragique naît ici de l’incompatibilité absolue entre l’amour et l’honneur. Corneille traduit ce déchirement intérieur à travers des antithèses structurelles parfaites qui brisent le personnage: «Il faut venger un père, et perdre une maîtresse». Les forces qui s’opposent en lui s’expriment par des oxymores marquants qui figent l’action («Noble et dure contrainte, aimable tyrannie», «Cher et cruel espoir»), matérialisant l’impasse psychologique dans laquelle Rodrigue est enfermé.
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Le lexique du trépas et de la fatalité destructrice: l’horizon unique de la réflexion de Rodrigue est la mort, thème central du registre tragique. Le vocabulaire de l’agonie et du sacrifice s’égrène tout au long du monologue: «atteinte […] mortelle», «coup qui me tue», «tous mes plaisirs sont morts», «trépas». Le glissement vers l’acceptation de la fatalité est rendu visible par l’emploi du verbe de soumission «cède» («mon âme abattue / Cède au coup qui me tue»), montrant que le héros subit une force supérieure à sa propre volonté.
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La syntaxe de l’égarement et l’apostrophe tragique: le trouble de Rodrigue se traduit par une ponctuation hautement expressive. Le refrain qui scande le poème prend la forme d’une invocation désespérée («Ô Dieu, l’étrange peine!») doublée d’interrogations rhétoriques lancinantes qui traduisent son impuissance face au destin («Faut-il punir le père de Chimène?»). Enfin, l’isolement du héros est mis en scène par des apostrophes tragiques où Rodrigue parle à son propre corps ou à son arme comme s’il était dépossédé de lui-même («Allons, mon âme», «Fer qui causes ma peine», «Allons, mon bras»), marquant sa soumission finale à l’implacable devoir familial.
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- En quoi cet extrait relève-t-il du registre tragique?