Le registre réaliste

Étymologie:

Le mot «réaliste» vient du latin médiéval realista, dérivé de realis qui signifie «réel». (source: Trésor de la Langue française informatisé)

Définition:

Le registre réaliste consiste à donner une représentation vraisemblable de l’histoire racontée, notamment en s’inspirant de la réalité et en tentant de décrire fidèlement les lieux et les personnages.

Caractéristiques d’écriture:

  • L’abondance des détails descriptifs et concrets: recours aux expansions du nom (adjectifs, propositions subordonnées relatives) pour caractériser minutieusement les objets, les textures, les couleurs, l’usure du temps ou la physionomie des personnages.
  • L’ancrage spatio-temporel précis (l’effet de réel): présence de repères topographiques réels (noms de villes, de rues) et d’indications de mesures chiffrées (dimensions, prix, dates) qui confèrent à l’histoire un cadre authentique et vérifiable.
  • Le lexique spécialisé ou technique: utilisation de termes propres à un métier, à une classe sociale, à l’architecture, à la faune ou à la flore pour ancrer le récit dans un milieu socio-économique précis.
  • La caractérisation sociale par le niveau de langue: adaptation du registre de langue (courant, familier, voire populaire) à la condition sociale des personnages, particulièrement visible dans les dialogues, pour refléter la réalité du langage parlé.
  • La focalisation externe ou interne objective: posture du narrateur qui observe à la manière d’un témoin ou d’un scientifique, adoptant un ton souvent neutre pour décrire les comportements humains et les décors sans jugement moral moralisateur.

    Genres privilégiés:

    • Le roman;
    • La nouvelle.

    Exemples:

    • Zola, Thérèse Raquin

    Il s’agit de l’incipit de l’œuvre.

    Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu’on vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et deux de large, au plus ; il est pavé de dalles jaunâtres, usées, descellées, suant toujours une humidité âcre ; le vitrage qui le couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse.Par les beaux jours d’été, quand un lourd soleil brûle les rues, une clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traîne misérablement dans le passage. Par les vilains jours d’hiver, par les matinées de brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles gluantes, de la nuit salie et ignoble.

    À gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées, laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des bouquinistes, des marchands de jouets d’enfant, des cartonniers, dont les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l’ombre ; les vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les marchandises de reflets verdâtres ; au-delà, derrière les étalages, les boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans lesquels s’agitent des formes bizarres.

    À droite, sur toute la longueur du passage, s’étend une muraille contre laquelle les boutiquiers d’en face ont plaqué d’étroites armoires ; des objets sans nom, des marchandises oubliées là depuis vingt ans s’y étalent le long de minces planches peintes d’une horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s’est établie dans une des armoires ; elle y vend des bagues de quinze sous, délicatement posées sur un lit de velours bleu, au fond d’une boîte en acajou.

    Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie, comme couverte d’une lèpre et toute couturée de cicatrices.

    Le passage du Pont-Neuf n’est pas un lieu de promenade. On le prend pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé par un public de gens affairés dont l’unique souci est d’aller vite et droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des ouvrières reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des paquets sous leur bras ; on y voit encore des vieillards se traînant dans le crépuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits enfants qui viennent là, au sortir de l’école, pour faire du tapage en courant, en tapant à coups de sabots sur les dalles. Toute la journée, c’est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la pierre avec une irrégularité irritante ; personne ne parle, personne ne stationne ; chacun court à ses occupations, la tête basse, marchant rapidement, sans donner aux boutiques un seul coup d’œil. Les boutiquiers regardent d’un air inquiet les passants qui, par miracle, s’arrêtent devant leurs étalages.

      • En quoi cet extrait relève-t-il du registre réaliste?

        Dans cet incipit, Zola déploie le registre réaliste pour poser un cadre topographique et social d’une absolue vraisemblance, indispensable à la dimension scientifique de son projet romanesque:

        • L’illusion de vérité par la précision topographique et chiffrée: l’auteur crée immédiatement un effet de réel en insérant des toponymes authentiques de la géographie parisienne («rue Guénégaud», «passage du Pont-Neuf», «rue Mazarine», «rue de Seine»). Cette rigueur géographique se double d’une précision géométrique et mathématique propre au réalisme, qui objective le décor: le passage «a trente pas de long et deux de large», et la marchande y vend des bagues de «quinze sous».

        • La minutie descriptive des textures et des matières: le pathétique urbain et sordide du lieu naît d’une accumulation d’expansions du nom et de caractérisations sensorielles. Zola n’idéalise rien; il décrit la dégradation de la matière par des adjectifs crus et concrets: des dalles «jaunâtres, usées, descellées, suant toujours une humidité âcre» ou un vitrage «noir de crasse». Ce lexique de la matérialité triviale témoigne de la volonté réaliste de peindre la laideur du monde moderne.

        • Le portrait sociologique d’un milieu vivant: l’ancrage réaliste se déploie enfin à travers une nomenclature précise du monde du travail et de la vie quotidienne au XIXe siècle. Zola dresse une typologie sociale des usagers du passage à travers un lexique spécialisé: «bouquinistes», «marchands de jouets», «cartonniers», «apprentis en tablier», «ouvrières». En décrivant les bruits quotidiens («pas sonnant sur la pierre», «coups de sabots»), le texte restitue l’atmosphère sonore et mécanique d’une microsociété laborieuse et pressée.