Le registre burlesque

Étymologie:

Le mot «burlesque» est emprunté à l’italien burlesco qui signifie «burlesque», lui-même dérivé de burla signifiant «farce». (source: Trésor de la Langue française informatisé)

Définition:

Le registre burlesque vise à susciter le rire du lecteur en présentant un sujet sérieux de façon familière ou triviale.

Caractéristiques d’écriture:

  • L’anachronisme volontaire: insertion d’objets, de concepts ou de langages modernes dans un contexte historique ou mythologique ancien.
  • La parodie de formes sérieuses: imitation moqueuse des structures du discours juridique, scientifique, religieux, ou des codes de l’épopée héroïque.
  • L’énumération absurde: listes interminables d’éléments hétéroclites ou ridicules qui brisent le sérieux d’une situation.
  • L’hyperbole et la caricature: grossissement démesuré des traits physiques ou des réactions des personnages pour les rabaisser.

Genres privilégiés:

  • La comédie;
  • La farce.

Exemples:

  • Meilhac et Halévy, La Belle Hélène, «Acte I, scène 11»
AGAMEMNON.– Nous commençons sans perdre une minute… Peuples de la Grèce, écoutez la charade… Roi Ménélas, veuillez en donner lecture.
MÉNÉLAS, recevant des mains d’Agamemnon un pli cacheté et se levant.De grand cœur.
AGAMEMNON, pendant que Ménélas brise le cachet.Vous voyez, messieurs, les cachets sont intacts.
Il se rassied.
MÉNÉLAS, lisant.CHARADE.
Mon premier se donne au malade…
ACHILLE, triomphant.«Se donne au malade…» je sais ce que c’est! je sais ce que c’est!
VOIX NOMBREUSES.– N’interrompez pas! n’interrompez pas!
AGAMEMNON, légèrement gouailleur.Vous savez ce que c’est?
ACHILLE.– Pardieu, oui!… ce n’est pas difficile… «se donne au malade…»
Mouvements divers.
AGAMEMNON.– C’est de mauvais goût ce que vous dites… et puis, ce n’est pas ça du tout!… reprenez, roi Ménélas.
MÉNÉLAS, lisant.Mon premier se donne au malade;
Mon deuxième, c’est vous ou moi…
Le troisième de ma charade
Convient aux gens de qui l’emploi
Est d’aller, quand la nuit arrive,
Partout ramasser les haillons,
              Les chiffons.
La Foule, d’un seul cri.Hotte! hotte! hotte!
AGAMEMNON, se levant.Eh bien! Oui… le troisième c’est hotte!… Allons, l’abrutissement n’est pas aussi complet que nous pouvions le croire… continuez, roi Ménélas!
Il se rassied.
MÉNÉLAS, continuant.– Mon quatrième est une rive
Où manque l’air absolument.
Mon tout par les chemins s’en va comme le vent.
J’ai dit.
Silence. Il se rassied.
AGAMEMNON.– Eh bien, allez-y, jeunes athlètes!
AJAX PREMIER.– Anecdotique!
AJAX DEUXIÈME.– Emmailloté!
ACHILLE.– Gibelotte!
Ils répètent ces mots tous les trois ensemble.
AGAMEMNON.– Voyons… voyons… procédons par ordre… Qui est-ce qui a dit: «anecdotique»?
AJAX PREMIER.– Moi, Ajax premier.
AGAMEMNON. Comment expliquez-vous?… âne, d’abord?
AJAX PREMIER.– Eh bien! le roi Ménélas a dit: «c’est vous ou moi!»
MÉNÉLAS, à Agamemnon.Il va un peu loin!…
AGAMEMNON, avec bonhomie.Vous auriez peut-être raison, s’il s’agissait de la deuxième syllabe, mais il s’agit de la première: «se donne au malade…» (Regardant Ajax premier qui s’avance.) Pauvre homme!… (Ajax deuxième fait reculer Ajax premier.) Passons à un autre!… Qui a dit: «emmailloté»?
AJAX DEUXIÈME.– Moi, mais je le retire…
AGAMEMNON.– Eh bien, si j’ai un conseil à donner à celui qui a dit: «gibelotte», c’est d’en faire autant!
ACHILLE.– Cela vaudrait la peine d’être discuté… car, enfin, il y a hotte, dans «gibelotte», il y a hotte!
Murmures.
AGAMEMNON.– Allons, à de plus malins!… Eh bien! Personne?…
Chacun cherche, la tête dans ses mains. À ce moment, Pâris sort de la foule.
HÉLÈNE, avec un cri, se levant.Ah!… lui!…
AGAMEMNON, se levant aussi.– Quoi, reine?
HÉLÈNE.– Regardez!
AGAMEMNON.– Un berger!… Que veux-tu, jeune berger?
PARIS, très simplement.Dire le mot de la charade.
ACHILLE.– Jeune présomptueux!…
AGAMEMNON.– Il est certain que cela serait d’un fâcheux exemple après que des rois… Parle, cependant, parle.
Il se rassied ainsi qu’Hélène.
PARIS.– Mon premier se donne au malade: loch
MÉNÉLAS, regardant sur le papier.Oui… oui!
PARIS.– Mon deuxième, c’est vous ou moi: homme!
MÉNÉLAS, de même.Oui! oui!
PARIS.– Le troisième de ma charade
Convient aux gens de qui l’emploi
Est de ramasser les chiffons…
ACHILLE, vivement.Hotte!…
AGAMEMNON.– Tout le monde l’a dit.
ACHILLE, à Pâris.Je t’attends au quatrième.
PARIS.– M’y voici!… Il est bête, le quatrième, mais il n’est pas difficile… une rive sans r… ive!… Lochhommehotteive.
ACHILLE, vivement.Locomotive!… j’ai trouvé!
PARIS.– Oui, locomotive… et c’est très fort d’avoir trouvé ça quatre mille ans avant l’invention des chemins de fer.
ACHILLE, triomphant.C’est moi qui l’ai dit!
AGAMEMNON, se levant.Achille, vous devenez insupportable!… Taisez-vous!… Le berger a gagné la première manche!
HÉLÈNE, à part.Vainqueur! Il est vainqueur!

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  • En quoi cet extrait relève-t-il du registre burlesque?

    Dans cet extrait d’opérette, le registre burlesque naît du décalage total entre la noblesse attendue des personnages et la trivialité de leurs actions:

    • La désacralisation des figures héroïques: le texte met en scène les rois de la Grèce antique (les héros de la guerre de Troie) dépouillés de leur dignité politique et rabaissés à un jeu de devinettes de salon. Le contraste entre leur rang et leur bêtise crée le ridicule.

    • Le choc des niveaux de langue: les formules solennelles de la tragédie grecque s’entrechoquent avec un vocabulaire familier et insultant utilisé par les chefs d’État eux-mêmes («l’abrutissement n’est pas aussi complet», «pauvre homme!», «vous devenez insupportable»).

    • Un anachronisme comique fracassant: le point d’orgue du burlesque réside dans la solution de la charade: la «locomotive». L’intrusion de cette invention industrielle moderne en pleine Antiquité mythologique détruit définitivement le sérieux du cadre historique pour provoquer le rire.

  • Rabelais, Gargantua, «Chapitre VI: Comment Gargantua naquit d’une façon bien étrange» (translation en français moderne de Guy Demerson)

Peu de temps après, elle commença à soupirer, à se lamenter et à crier. Aussitôt, des sages-femmes surgirent en foule de tous côtés; en la tâtant par en dessous elles trouvèrent quelques membranes de goût assez désagréable et elles pensaient que c’était l’enfant. Mais c’était le fondement qui lui échappait, à cause d’un relâchement du gros intestin (celui que vous appelez le boyau du cul) dû à ce qu’elle avait trop mangé de tripes, comme nous l’avons expliqué plus haut. Alors, une repoussante vieille de la troupe, qui avait la réputation d’être grande guérisseuse, et qui était venue de Brisepaille, près Saint-Genou, voilà plus de soixante ans, lui administra un astringent si formidable que tous ses sphincters en furent contractés et resserrés à tel point que c’est à grand-peine que vous les auriez élargis avec les dents, ce qui est chose bien horrible à imaginer; c’est de la même façon que le diable, à la messe de saint Martin, enregistrant le papotage de deux joyeuses commères, étira son parchemin à belles dents.

Par suite de cet accident, les cotylédons de la matrice se relâchèrent au-dessus, et l’enfant les traversa d’un saut; il entra dans la veine creuse et, grimpant à travers le diaphragme jusqu’au-dessus des épaules, à l’endroit où la veine en question se partage en deux, il prit son chemin à gauche et sortit par l’oreille de ce même côté.

Sitôt qu’il fût né, il ne cria pas comme les autres enfants: «Mie! mie!», mais il s’écriait à haute voix: «À boire! à boire! à boire!» comme s’il avait invité tout le monde à boire, si bien qu’on l’entendit par tout le pays de Busse et de Biberais. J’ai bien peur que vous ne croyiez pas avec certitude à cette étrange nativité. Si vous n’y croyez pas, je n’en ai cure, mais un homme de bien, un homme de bon sens, croit toujours ce qu’on lui dit et ce qu’il trouve dans les livres. Est-ce contraire à notre loi et à notre foi, contraire à la raison et aux Saintes Écritures? Pour ma part, je ne trouve rien d’écrit dans la sainte Bible qui s’oppose à cela. Mais si telle avait été la volonté de Dieu, prétendriez-vous qu’il n’aurait pu le faire? Ah! de grâce, ne vous emberlificotez jamais l’esprit avec ces vaines pensées, car je vous dis qu’à Dieu rien n’est impossible et que, s’il le voulait, les femmes auraient dorénavant les enfants de la sorte, par l’oreille.

Bacchus ne fut-il pas engendré par la cuisse de Jupiter?

Rochetaillée ne naquit-il pas du talon de sa mère?

Croquemouche de la pantoufle de sa nourrice?

Minerve ne naquit-elle pas du cerveau de Jupiter, par l’oreille?

Adonis par l’écorce d’un arbre à myrrhe?

Castor et Pollux de la coquille d’un œuf pondu et couvé par Léda?

Mais vous seriez bien davantage ébahis et abasourdis si je vous exposais à présent tout le chapitre de Pline où il parle des enfantements étranges et contre nature; malgré tout, je ne suis pas un menteur aussi avéré que lui. Lisez le septième livre de son Histoire naturelle, chapitre III, et ne m’en tracassez plus le cerveau.

  • En quoi cet extrait relève-t-il du registre burlesque?

    Dans cet extrait d’opérette, le registre burlesque naît du décalage total entre la noblesse attendue des personnages et la trivialité de leurs actions:

    • Le contraste entre l’absurdité du sujet et du ton: Rabelais raconte un événement anatomiquement impossible et grotesque (un accouchement par l’oreille). Le décalage vient du fait qu’il le traite avec le sérieux rigoureux d’un médecin ou d’un théologien. De surcroît, la naissance de Gargantua est confondue avec la constipation de sa mère.
    • La parodie du discours d’autorité: l’auteur imite les structures de la démonstration savante en accumulant les exemples sérieux (citations de la Bible, références à la mythologie antique et à l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien) pour valider scientifiquement une pure invention comique.

    • L’accumulation absurde: le texte utilise une énumération rythmée de naissances extraordinaires tirées du mythe (Bacchus, Minerve, Castor et Pollux) mêlées à des héros fictifs inventés de toute pièce (Rochetaillée, Croquemouche), discréditant joyeusement le sérieux de l’érudition.