Périphrase

Définition:

Nom féminin.

La périphrase consiste à exprimer en plusieurs mots ce qu’un seul mot permettrait normalement d’exprimer.

Exemple:

      • «J’ouvris une large fosse. J’y plaçai l’idole de mon cœur, après avoir pris le soin de l’envelopper de tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher.»
        (Prévost, Manon Lescaut)

Analyse:

Dans cette scène d’un désespoir absolu, le chevalier des Grieux utilise la périphrase «l’idole de mon cœur» pour désigner Manon qu’il vient de perdre. Au lieu de la nommer simplement par son prénom ou par le mot «maîtresse», il choisit une formule qui relève du sacré pour parler de son cadavre. Ce détour par plusieurs mots remplit des fonctions romanesques et tragiques majeures.

En premier lieu, la périphrase sacralise une passion interdite et coupable. Le mot «idole» appartient au vocabulaire religieux de l’adoration. Tout au long du roman, l’amour de Des Grieux pour Manon est décrit comme une forme de religion païenne qui l’a poussé à trahir sa famille, sa classe sociale et sa foi. En qualifiant Manon d’idole au moment de l’enterrer, il confirme que même morte, elle reste sa seule divinité. La périphrase transforme ce enterrement clandestin en un rituel sacré.

En deuxième lieu, elle souligne le contraste entre le sublime et le dénuement. Des Grieux est seul dans le désert américain, démuni de tout, obligé de creuser la terre à mains nues. La préciosité de la périphrase (l’idole de mon cœur) contraste violemment avec la misère concrète de la situation (envelopper le corps dans ses propres habits pour le protéger du sable). La figure de style maintient la noblesse et la pureté de leur amour au milieu de la déchéance physique.

En dernier lieu, elle permet d’exprimer le refus de la réalité de la mort. En refusant de dire «le corps» ou «le cadavre de Manon», Des Grieux utilise la périphrase comme un bouclier psychologique. Nommer l’objet de son amour par ses sentiments (l’idole de mon cœur) lui permet de faire abstraction de la mort physique et de garder intacte l’image vivante et sacrée de la femme aimée.