Anacoluthe

Définition:

Nom féminin.

L’anacoluthe consiste à créer une rupture syntaxique dans une phrase.

Exemple:

      • «Exilé sur le sol au milieu des huées,
        Ses ailes de géant l’empêchent de marcher..»
        (Baudelaire, Les Fleurs du mal, «L’albatros»)

Analyse:

Pour comprendre l’anacoluthe, il faut regarder le sujet de la phrase. Le participe passé au tout début est: «Exilé sur le sol…» (masculin singulier). La logique grammaticale voudrait que le sujet de la phrase soit la personne exilée (le poète ou l’oiseau: «Exilé sur le sol, il ne peut plus marcher»). Or, Baudelaire change brusquement de sujet en cours de route: «Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.» Grammaticalement, ce sont donc les ailes qui se retrouvent «exilées sur le sol au milieu des huées», ce qui n’a aucun sens. Baudelaire a volontairement brisé la construction attendue. Cette rupture syntaxique volontaire n’est pas une faute de français, c’est un coup de génie stylistique qui produit des effets poétiques et symboliques majeurs.

Premièrement, cela fait ressentir physiquement la maladresse et la chute. L’anacoluthe introduit un faux pas grammatical dans la phrase. Ce saut syntaxique mime exactement la démarche de l’albatros au sol: l’oiseau trébuche, ses ailes s’emmêlent, il n’est plus fluide. La phrase devient aussi gauche et boiteuse que l’animal déchu.

Deuxièmement, l’anacoluthe met en valeur le poids des ailes. En faisant des «ailes de géant» le sujet du verbe «empêchent», Baudelaire place l’attribut de la grandeur au centre de la phrase. L’anacoluthe isole le pronom «l’» (l’albatros/le poète), qui se retrouve coincé, encerclé et écrasé par ses propres ailes. Ce qui faisait sa gloire dans le ciel devient la cause de son infirmité sur la Terre.

Dernièrement, elle permet d’incarner la condition tragique du poète. L’anacoluthe brise l’harmonie de la phrase comme la société brise l’idéal du poète. Cette rupture de construction traduit le divorce absolu entre le monde spirituel d’en haut (le ciel, le voyage) et la réalité triviale d’en bas (le sol, les huées). La grammaire se tord pour exprimer la souffrance d’un être qui n’est plus à sa place.