Amour(s), délice(s) et orgue(s): une crise d’identité de genre?

À première vue, quel est le rapport entre l’amour, le délice et l’orgue? Aucun. Et pourtant, ces trois mots partagent un secret grammatical unique, qui fait toute la saveur (et la complexité) de la langue française.

Leur point commun? Ils souffrent d’une véritable crise d’identité lorsqu’on les multiplie. Ces trois noms sont masculins au singulier, mais deviennent mystérieusement féminins au pluriel! On dit ainsi un bel amour mais des amours tumultueuses, un grand délice mais des délices infinies, un bel orgue mais les grandes orgues. Mais d’où vient cette étrange bizarrerie?

Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter aux racines de notre langue: le latin et l’ancien français.

Pour «amour» et «délice»: en latin, ces mots possédaient un genre neutre (qui n’existait plus en ancien français) ou flottaient déjà entre le masculin et le féminin. Au Moyen Âge, la poésie et la littérature courtoise ont massivement utilisé «amour» au féminin pluriel pour lui donner plus de poésie et de noblesse. Le dictionnaire a fini par figer cet usage littéraire.

Pour «orgue»: au pluriel, ce mot désignait à l’origine un ensemble de plusieurs instruments. L’usage a associé ce pluriel collectif au féminin, pour marquer l’immensité et le prestige de l’instrument qui résonnait dans les cathédrales.

Attention toutefois aux pièges de la modernité! Si l’on parle de «l’un des plus beaux orgues» (au sens individuel), le masculin reste de mise. De même, la grammaire moderne a tendance à tolérer de plus en plus le masculin pour «délice» au pluriel. La prochaine fois que vous écrirez ces mots, rappelez-vous que la langue française aime parfois compliquer les choses, simplement pour le plaisir de l’élégance!