Le réalisme existe-t-il vraiment?

C’est le sort de nombreux mouvements littéraires: porter un nom que leurs propres membres détestaient. Si vous ouvrez un manuel de français au chapitre du XIXe siècle, les figures de Balzac, Flaubert ou Maupassant sont invariablement classées sous la bannière du «réalisme». Pour nous, le mot fait sens: ces auteurs ont rompu avec les codes classiques pour faire entrer dans le roman des personnages banals, des ouvriers, des bourgeois, explorant le quotidien de «Monsieur tout le monde» plutôt que le destin de héros illustres.

Pourtant, si vous aviez qualifié ces écrivains de «réalistes» de leur vivant, vous auriez déclenché chez eux une sainte colère. Pourquoi un tel rejet face à un mot qui nous semble aujourd’hui si évident?

Pour ces créateurs, le terme «réaliste» était profondément péjoratif. À leurs yeux, ce mot réduisait leur travail à une simple imitation technique, comme s’ils se contentaient de photographier ou de copier platement la réalité qui les entourait. Ils estimaient que cette étiquette leur enlevait tout statut d’artiste et niait l’immense travail de réécriture, de style et de composition indispensable à la création d’un roman.

Guy de Maupassant a magistralement résumé ce malaise dans la célèbre préface de son roman Pierre et Jean. Pour lui, l’écrivain ne reproduit pas le réel, il le réinvente pour le rendre captivant. Il écrit ainsi:

«J’en conclus que les Réalistes de talent devraient s’appeler plutôt des Illusionnistes.»

L’écrivain n’est donc pas un greffier qui note tout, mais un magicien de la langue. Il sélectionne des détails, en élimine d’autres, et organise le récit pour nous donner l’impression du vrai.

Si l’histoire littéraire a finalement gardé le mot «réalisme» — sans doute par facilité pour concevoir nos programmes scolaires —, rappelez-vous, en lisant ces œuvres, que vous n’avez pas entre les mains un simple miroir de la société du XIXe siècle, mais une reconstruction artistique minutieuse, destinée à vous faire croire au vrai.