Deux prix Goncourt pour un seul homme: l’impossible doublé

C’est le règlement le plus strict du monde des lettres: le prix Goncourt, la récompense littéraire la plus prestigieuse en France, ne peut être décerné qu’une seule fois dans la vie d’un écrivain. Aucun auteur, aussi génial soit-il, n’a le droit de faire de doublé.

Pourtant, dans les archives du prix, deux noms différents figurent au palmarès: Romain Gary, couronné en 1956 pour Les Racines du ciel, et Émile Ajar, sacré en 1975 pour La Vie devant soi. Deux écrivains au style bien distinct, deux succès phénoménaux. Et pourtant… ces deux hommes n’en formaient qu’un seul.

Derrière ce doublé historique se cache l’une des plus grandes mystifications du XXe siècle, orchestrée par un homme: Roman Kacew (le véritable patronyme de Romain Gary).

Dans les années 1970, fatigué d’être catalogué par la critique et désireux de prouver que son talent ne dépendait pas de sa notoriété, Romain Gary décide de renaître sous un faux nom. Il invente le personnage d’Émile Ajar. Pour que la supercherie fonctionne et que le jury ne se doute de rien, il demande même à son petit-cousin d’incarner publiquement ce jeune auteur mystérieux.

Le piège se referme magistralement. Le roman d’Ajar bouleverse la critique et, en 1975, le jury du Goncourt lui attribue le prix à l’unanimité. Gary savoure sa vengeance en secret. La règle du Goncourt stipulant qu’on ne peut refuser le prix, le verdict reste gravé dans le marbre.

Le monde entier ne découvrira la vérité qu’en 1981, après la mort de l’écrivain, grâce à un texte posthume intitulé Vie et mort d’Émile Ajar.

Romain Gary reste ainsi, pour l’éternité, le seul et unique auteur à avoir remporté deux fois le prix Goncourt sous deux identités différentes. Un coup de maître qui prouve que la réalité dépasse parfois la fiction!